La Légende de Paris Match

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

On redémarre cette rubrique littéraire avec le livre d’un grand journaliste, Patrick Mahé. Il a été le directeur général de la rédaction de Paris Match. Formé par Roger Thérond dès son arrivée en 1980, il fut, vingt ans durant, un pilier de la rédaction en chef du titre. Les jeunes générations ont parfois du mal à comprendre l’importance historique de Paris Match car ce n’était pas simplement un hebdomadaire, mais aussi un rendez-vous pour tous les Français. Patrick Mahé rappelle que « Paris Match est né en 1949. Il y a eu en 1976 la devise « Le poids des mots, le choc des photos » et c’était du grand reportage dans sa vérité la plus totale. La photographie, c’est ce qui fait foi. On raconte une histoire, ce n’est pas un instantané auquel on peut faire dire n’importe quoi. Le poids des mots, ce sont des reporters de terrain, qui livrent leur copie dans une vérité crue. Ensuite, il y a un service de correction, qui fait la vérification et qui interroge parfois le reporter qui est sur le terrain. Cela explique pourquoi ce journal a été conservé dans de nombreuses familles. Il y a très souvent des brocanteurs qui, après le décès d’une personne, découvrent des centaines de numéros de Paris Match dans une cave. » Cette formule, « Le poids des mots, le choc des photos », a été inventée par Claude Douce qui dirigeait l’agence Bélier : « Claude Douce était effectivement à l’origine de cette formule en 1976, alors que Paris Match vivait encore sur des slogans anciens. À l’époque, il y avait cette formule magnifique : « Paris Match, le journal que l’on n’oublie pas dans les trains ». Déjà, cela voulait dire que ce journal avait de la valeur. Daniel Filipacchi a racheté Paris Match et il a confié le budget publicitaire à l’agence Bélier. Il a voulu que le titre ait davantage de consistance et, lors d’une réunion, « Le poids des mots » s’est imposé naturellement. Quant au « choc des photos », c’est à la suite d’un incident de parcours. Lors d’une nuit de bouclage, vers trois heures du matin, le directeur artistique, Guy Trillat, qui avait un lit couchette dans les locaux du journal, supervisait les maquettes sur les murs. Il a fait une remarque à un maquettiste en jetant la maquette par terre. Le directeur de l’époque, Roger Thérond, arrivait à ce moment-là et il a dit : « Guy, ça c’est le choc des photos ! » À partir de là, il y a eu cette association et cette formule est devenue irremplaçable. »

Paris Match, c’est d’abord de belles photos. Mais, qu’est-ce que la photographie aujourd’hui, puisque tout le monde s’improvise photographe au moment d’un événement ? Patrick Mahé explique que « la photo prise par un amateur raconte un instantané, on peut tout faire dire à une photographie, alors que la photo reportage doit raconter une histoire. On ne balance pas une photo prise à la sauvette. Si les gens sont en Afghanistan ou ailleurs, ils n’y vont pas uniquement pour montrer des soldats sur un front, mais aussi pour photographier des personnages qui vont incarner la situation. Il y a des photos symboliques qui font le tour du monde. Prenons l’exemple de Che Guevara : sa photo a été reprise partout, y compris sur des tee-shirts, et son photographe, Korda, n’a jamais touché un centime sur cette photo. Il était là à un instant précis, lors d’un discours de Castro. Le Che était à côté de lui, avec un air préoccupé, et c’est ce qui a intéressé le photographe. C’était le portrait d’un homme préoccupé et perturbé. Dix ans plus tard, un éditeur italien a demandé à visionner toutes les photographies de cette journée, parce qu’il voulait faire un livre sur le Che, et il a remarqué ce cliché. C’est devenu une photo emblématique. »

Il cite Brigitte Bardot, France Gall, Marilyn Monroe ou Serge Gainsbourg : « Brigitte Bardot est une femme d’une grande dimension. J’ai été son agent littéraire en 1995. Elle a une très belle écriture. C’est une figure qui est liée à l’histoire de Paris Match, puisqu’elle était fiancée avec Roger Vadim, photographe débutant à l’époque. Les jours et les nuits de bouclage, elle s’allongeait sur le petit canapé de l’entrée en l’attendant, alors qu’il jouait au poker avec les autres photographes au troisième étage. Après, elle l’a épousé. D’abord, c’est une femme de parole. C’est aussi une femme d’engagement. C’est pour cela que son image dure. Marilyn Monroe est liée à Frank Sinatra et aux Kennedy, il y a un mystère autour de sa mort. Ce n’est pas qu’un objet sexuel et on sait très bien que c’était une femme intelligente avec un quotient intellectuel élevé. Je raconte aussi l’histoire de Marlon Brando qui arrive à Paris : il ne connaît personne, il débarque à Paris Match… »

Ce livre permet aussi de comprendre la France de cette époque, on a l’impression d'un pays d’un autre temps, comme s'il s'agissait d'une autre planète : « Il suffit de regarder des reportages télévisés datant des années 2000 pour remarquer que ce n’était pas la même France non plus. Il y a eu ces dix dernières années un point de bascule qui a changé la physionomie des choses, donc nous ne sommes plus dans le même monde. Mais mon livre va jusqu’en 2024. Ce n’est pas un livre de nostalgie, puisque je couvre soixante-quinze ans de Paris Match. »

Aujourd’hui, il semble inquiet des conséquences de l’intelligence artificielle, notamment sur la photographie : « On reconnaît les photos quand on a un œil exercé. Quand on a la responsabilité de publier, le rédacteur en chef d’un magazine va s’efforcer de trouver la source du document qu’on lui apporte, sinon on peut être victime d’une manipulation. L’intelligence artificielle n’est qu’une construction. »

Enfin, nous avons demandé à Patrick Mahé son analyse sur l’avenir du papier : « La presse papier a de l’avenir, à condition qu’elle ne soit pas traitée pour envelopper les poissons après le marché... Donc, il faut de la qualité. Je crois à l’avenir de publications ciblées. Ensuite, le public s’y retrouvera, parce qu’il voudra conserver et transmettre le contenu qu’il y aura sur le papier. »

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