ChatGPT va nous rendre immortels.
LITTÉRATURE
Laurent Alexandre est chirurgien et énarque, fondateur de Doctissimo et de plusieurs entreprises high-tech. Il a signé de nombreux ouvrages de référence comme « La mort de la mort », « La défaite du cancer » et « La guerre des intelligences ». Il est spécialiste des révolutions technologiques et de leurs enjeux dans notre société.
Dans son dernier livre, il explique que l’intelligence artificielle va nous rendre immortels. Nous lui avons évidemment demandé sa définition de l’immortalité : « C’est un débat au sein des milliardaires de la Silicon Valley, c’est-à-dire les propriétaires des grandes entreprises qui sont en train de construire l’intelligence artificielle. Il y a ceux qui souhaitent que l’on aille vers une immortalité biologique, c’est-à-dire modifier notre corps pour reculer la mort. Et il y en a d’autres, comme les dirigeants de Google, qui souhaitent que nous fusionnions avec l’intelligence artificielle, que nous transférions le contenu de notre cerveau dans les ordinateurs, et que nous abandonnions notre corps. C’est ce que l’on appelle le posthumanisme, c’est-à-dire une fusion avec les machines, avant de devenir des cyborgs, et que nous abandonnions notre corps biologique. C’est d’ailleurs ce conflit entre les transhumanistes, qui veulent augmenter l’homme, et les posthumanistes, qui veulent que l’intelligence artificielle remplace l’homme, qui a conduit à la fâcherie très forte entre Elon Musk et les dirigeants de Google. »
Donc, si on télécharge dans ChatGPT tous les discours, livres et interviews de Jean d’Ormesson, nous serions dans le posthumanisme. En réalité, c’est différent : « On n’a pas transféré ses pensées, c’est-à-dire le contenu de son cerveau dans les machines. Donc on peut créer un avatar de Jean d’Ormesson, ou de Napoléon Ier, qui parlerait comme Jean d’Ormesson ou Napoléon Ier, mais on n’aura pas transféré son cerveau. ChatGPT n’a pas connaissance de ses pensées intimes, alors que transférer le cerveau conduirait aussi à transférer nos pensées les plus intimes, comme nos tabous, nos fantasmes, nos désirs ou nos peurs. Jean d’Ormesson ne parlait pas de ses fantasmes sexuels dans Le Figaro ! Les posthumanistes veulent transférer le cerveau des humains dans les machines, une étape que l’on ne sait pas encore faire. Cela s’appelle l’uploading et c’est l’objectif ultime des dirigeants de Google. » Dans ce contexte, nous avons demandé à Laurent Alexandre s’il était un transhumaniste ou un posthumaniste : « Je suis plutôt un transhumaniste. Je suis pour l’augmentation de l’homme grâce à la technologie et une augmentation de l’espérance de vie par la technologie. Notamment grâce au croisement entre l’intelligence artificielle et les biotechnologies. Je ne suis pas très favorable à voir le corps humain disparaître. Je suis plus du côté d’Elon Musk que du côté des dirigeants de Google. Il y a une opposition, c’est quelque chose qui ne fait que démarrer, entre les transhumanistes et les posthumanistes. Il est difficile de savoir qui gagnera. Il est probable que d'ici à mille ans, nous aurons fusionné avec l’intelligence artificielle et que nous aurons abandonné notre corps. Je ne suis pas certain que le corps biologique puisse durer très longtemps. »
On pense que l’intelligence artificielle va remplacer de plus en plus de métiers. Prenons l’exemple de celui de journaliste. On comprend que l’intelligence artificielle puisse se substituer à un présentateur du journal télévisé de 20 heures, que ce soit Anne-Sophie Lapix ou Gilles Bouleau. Mais pourrait-elle remplacer des personnalités telles que Michel Onfray, André Bercoff ou Thierry Ardisson, qui ont l’habitude de nous surprendre à travers leurs propos ? Pour Laurent Alexandre, la réponse est oui : « Notre génération est encore attachée aux humains, elle n’est pas habituée à être face à des acteurs ou à des journalistes purement virtuels. La génération suivante aura connu des avatars dès sa jeunesse, donc elle sera probablement plus encline à accepter un journaliste IA qui n’existe pas vraiment. On voit bien que les avatars sont très réalistes et qu’il est difficile de faire la différence entre l’avatar de quelqu’un et cette même personne. Par exemple, mes enfants n’arrivent pas à faire la différence entre moi et mon avatar en intelligence artificielle ! Quand ils voient une vidéo de mon avatar, réalisée par de l’intelligence artificielle, ils pensent que c’est moi... Les nouvelles générations vont être habituées à parler avec des gens purement virtuels qui n’existent pas dans le monde réel. Ils seront probablement différents. D’ailleurs, on commence à voir des gamins qui tombent amoureux d’une intelligence artificielle. En Belgique, un gamin s’est suicidé parce qu’il s’était fâché avec une intelligence artificielle dont il était tombé amoureux. Les relations que ma génération a avec l’intelligence artificielle ne sont probablement pas prédictives des relations que les générations d’après auront. »
L’intelligence artificielle s’enrichit de données et de réflexions qui émanent de la majorité. Or la majorité n’a pas toujours raison, elle se conforme souvent à la pensée dominante instantanée. Pour l’instant, ajoute Laurent Alexandre, « l’intelligence artificielle dépend des normes éthiques qu’on lui a données. Ce n’est pas une intelligence artificielle forte et autonome. Donc, l’intelligence artificielle se range aux normes éthiques qui lui ont été inculquées directement ou indirectement par l’intermédiaire des données. Dans le futur, si l'on a des intelligences artificielles totalement autonomes, c’est-à-dire qui ne dépendent plus des normes éthiques de l’humanité, ce serait différent. Pour l’instant, l’intelligence artificielle n’a pas de conscience artificielle, elle n’a pas de normes et de principes éthiques et moraux autonomes. »
Évidemment, la tentation de l’eugénisme reste un réel problème dans le domaine de l’IA : « J’ai l’impression que face à la progression rapide de l’intelligence artificielle, les parents vont vouloir que leurs enfants soient plus intelligents pour leur éviter d’être marginalisés. J’imagine qu’une partie importante des parents approuvent le discours d’Elon Musk qui veut mettre des microprocesseurs dans le cerveau de nos enfants pour les rendre plus compétitifs. C’est l’objectif des implants intracérébraux Neuralink. Ce qui semblait complètement fou en l’an 2000, c’est-à-dire augmenter le cerveau de nos enfants, est quelque chose qui va probablement se banaliser. Je pense qu’en 2050 les parents raisonnables voudront éviter que leurs enfants soient inutiles face à l’intelligence artificielle et qu'ils accepteront ce que propose aujourd’hui Elon Musk, c’est-à-dire l’augmentation cérébrale de nos gamins, pour éviter qu’ils soient les losers de l’économie de demain. » Dans ce contexte, on peut s’interroger sur l’avenir de l’homme : « Sur le plan intellectuel, nous allons être marginalisés. On ne peut pas être compétitif durablement face à l’intelligence artificielle. Donc, l’avenir de l’homme est à construire dans un monde où nous allons être intellectuellement dépassés. On peut probablement retarder notre dépassement en acceptant l’augmentation cérébrale proposée par Elon Musk, mais cela ne durera pas très longtemps. L’intelligence artificielle va continuer à progresser très vite. Donc, il faut s’habituer progressivement à notre dépassement par l’intelligence artificielle. » Mais on ne pourra pas tous vivre au bord de la plage au soleil en ne faisant rien : « Si ! L’un des scénarios est que l’intelligence artificielle travaille pour nous pendant que nous vivrons dans un monde de loisirs, de débauche et de plaisir. Vers quel type de société cela va-t-il nous amener ? Combien de temps l’intelligence artificielle va-t-elle accepter de travailler tandis que nous glanderons ? Je n’ai pas la réponse à ces questions. » La réponse est peut-être écrite dans la Bible, puisque c’est la description de Sodome et Gomorrhe. Laurent Alexandre a sa vision de l’humanité : « La Bible n’est pas une grande référence pour moi, puisque je suis athée. Pour moi, Dieu n’existe pas. Il y a deux dieux possibles : c’est l’homme dieu, c’est-à-dire l’homme augmenté par la technologie, ou l’intelligence artificielle. Lequel va gagner ? Homo Deus ou l’intelligence artificielle ? Je ne sais pas. La vraie bataille n’est pas entre le Dieu des Écritures et l’IA, mais entre l’homme augmenté et l’intelligence artificielle. »
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