Mes Guerres. Confidences d’une grand reporter.
LITTÉRATURE
Marine Jacquemin est grand reporter, réalisatrice et productrice. Elle a couvert tous les conflits de la planète depuis 1989 pour la chaîne TF1. Elle a assisté à la chute du Mur de Berlin, qui allait redessiner complètement le monde à venir (les révolutions à l’Est, la fin du pacte de Varsovie, puis l’Irak, l’Afghanistan, le Rwanda, la Tchétchénie…). 70 pays parcourus et des milliers de reportages. Dans son dernier livre, elle lève le voile pour nous faire découvrir les coulisses d'un monde aussi passionnant qu'impitoyable, dans lequel elle a su se frayer un chemin. Son récit n'élude pas ses combats intimes : endométriose, cancer, harcèlement... Celle qui n'a jamais pu être mère a pu soulever des montagnes pour construire, il y a vingt ans, un hôpital pour enfants à Kaboul, dans un Afghanistan occupé par les talibans. Il est toujours debout.
Nous évoquons avec Marine Jacquemin son livre et ses débuts. Au départ, il y avait cette douleur personnelle, puisqu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, et elle décide de s’engager dans des terrains difficiles : « J’étais un peu Marie-Chantal au pays des kalachnikovs à l’époque... J’étais venue par amour rejoindre l’homme que j’aimais au Liban, nous ne pouvions pas avoir d’enfant et il a décidé de s’expatrier pendant un an pour réfléchir et respirer. Je n’avais jamais couvert de guerre et un ami me propose de descendre au Sud Liban pour voir la guerre. C’était l’époque où les chars israéliens désertaient le pays. La veille, il y a eu un attentat. On arrive sur une route, le char est au bout et il tire. Je vois ces trois hommes, que je devais aider dans leur reportage, exploser devant moi. Le preneur de son tombe en morceaux et c’est un choc terrible. Le soir même, je rentre à Beyrouth et un ami me propose de rejoindre une fête, car il est nécessaire de noyer sa tête. Je me retrouve dans un appartement haussmannien, dans Beyrouth, que vous avez connu, avec cette ville scindée en deux entre le côté chrétien et le côté musulman. »
C’est d’ailleurs cette fête qui a déclenché sa vocation : « Il y avait des snipers tout au long de cette frontière et j’arrive dans un appartement haussmannien, avec des tableaux de maître, mais il y a plus de façades ! Je vois ces jeunes, avec des kalachnikovs, en train de flirter, rigoler, picoler, et cela me choque. La fille qui reçoit - elle est devenu ma grande amie - me dit : « Si tu fais cette tête toute la soirée, ce n’est pas la peine de venir. Ici, on sombre en riant. » Le lendemain matin, elle vient me voir et me dit : « Et si tu avais raison ? » Elle avait 24 ans, et elle avait commencé la guerre à 14 ans. Nous sommes à quatre heures de Paris ! On a beau regarder les choses et les guerres à la télévision, il faut comprendre que ces gens vivent la même vie que nous et que ce ne sont pas des sauvages, contrairement à ce que certains disent. Ce jour-là, elle me dit qu’elle veut la paix, qu’elle veut venir en France, qu’elle veut toutes les cartes, carte bleue, carte grise, carte vitale… Je suis aimantée par tout cela. Moi qui suis une mère en deuil, une moitié de femme, il fallait que j’aille voir les femmes de ces pays. Au départ, c’était juste pour me guérir, mais c’est devenu très vite une passion absolue. Pas une drogue. »
Aujourd’hui, ce sont des généraux de plateau, qui sont toujours dans la théorie, qui commentent la guerre… Le fait de n’avoir pas été formée à cela l’amène à avoir un regard différent : « J’ai eu beaucoup de chance. On était déjà à l’époque des cassettes et des cartes numériques, j’ai vécu toutes les époques jusqu’à l’iPhone. J’ai fait le même travail jusqu’à l’année dernière. J’aimais rentrer dans la vie des autres, pas dans la géostratégie ou la géopolitique. Je voulais comprendre l’autre, parce que l’autre c’est nous. Il ne faut pas se faire d’illusions, demain, nous pouvons être l’autre puisque la guerre est à nos portes. J’ai voulu prendre le téléspectateur par la main et me mettre cul-de-jatte à la place des culs-de-jatte, combattante à la place des combattantes et violée à la place des violées. Je rentrais dans leur vie, j’avais froid comme eux, j’avais faim comme eux, j’avais peur comme eux… J’avais l’impression que leur tendre mon micro faisait qu’ils n’allaient pas mourir isolés, en exil de notre monde. Mes reportages d’une à deux minutes, qui me prenaient 24 heures, étaient souvent regardés entre la poire et le fromage. L’écriture de ce livre vise aussi à rendre hommage à ces gens. C’est une sorte de transmission. »
Aujourd’hui, on veut obliger l’autre à penser comme soi, parce que l’on croit que l’on est dans le camp du bien et de la raison, tandis que les autres ont toujours tort et sont dans le camp du mal : « Je n’ai rien contre les Américains, mais derrière toutes ces guerres, il y a souvent la CIA qui pense imposer notre démocratie. On l’a vu avec l’Irak, la première guerre, puis le mensonge d’État avant la deuxième guerre. C’est une prétention incroyable, car chacun a sa croyance et il faut la respecter. Ce que je n’aime pas, dans les religions, c’est que certains hommes outrepassent la croyance. Je n’ai qu’une croyance universelle, un même Dieu pour tout le monde et le même devenir dont on ne sait pas grand-chose. Qui sommes-nous pour imposer à l’autre ce qu’il doit faire ? » Ainsi, « il y a aussi des guerres absurdes. Ne serait-ce que l’embargo contre l’Irak. On dit que c’est une sanction et c’est faux. L’embargo contre l’Irak, tel qu’il a été appliqué, était vraiment une arme de guerre. Saddam Hussein et ses fils n’en avaient strictement rien à faire et c’étaient les populations qui morflaient. Le pire, c’était le pavillon des cancéreux à Bagdad. Les enfants auraient dû être soignés. On leur livrait les médicaments, mais ils ne sont jamais arrivés. Idem pour la deuxième guerre du Golfe. Je ne vais pas rappeler qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive et que c’était un mensonge d’État. J’ai vu pendant des années les inspecteurs de l’Unscom (Commission spéciale des Nations Unies chargée de désarmer l’Irak) vraiment fouiller dans tous les coins de l’Irak, à la recherche de ces armes, qui n’existaient pas. »
Et les autorités irakiennes jouaient le jeu en autorisant toutes les fouilles : « L’inspecteur avait piqué un coup de gueule. Il a été complètement humilié par les Américains, c’est terrible. Il y a eu un million et demi de morts. Est-ce le tribunal de La Haye qui va juger cela ? Il est important de dire que l’on ne naît pas monstre, mais on le devient car à la suite de ce mensonge d’État, on a vu naître la branche irakienne d’Al-Qaïda et ensuite Daech. Daech, ce sont les gosses qui ont vu leur père ou leur frère aller à la guerre et ne pas revenir, et leur sœur ou leur mère violée. Il faut aussi se mettre dans la tête que l’autre peut être nous. Je n’excuse en rien le terrorisme, mais je suis choquée que l’on n’aille pas aux racines du mal pour expliquer le mal. »
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