La Russie de demain : à la lumière de son histoire littéraire.
LITTÉRATURE
Gilles Cosson a écrit une vingtaine de livres s'intéressant à l'histoire intellectuelle et spirituelle d'un monde dont il a bien connu les aspects tant économiques que philosophiques. Dans sa première vie, Gilles Cosson a été membre du directoire de Paribas en charge des participations industrielles et président de Poliet (Point P, Lapeyre…). Dans son dernier ouvrage, il analyse l’histoire littéraire de la Russie pour nous permettre de mieux appréhender la mentalité de ce pays. Il rappelle que « la Russie a comme caractéristique d’avoir créé de très grands poètes et de très grands écrivains qui ont apporté une vision différente de notre rationalisme habituel. Mais, en même temps, elle a affirmé une façon d’être, qui est un étrange mélange entre un autoritarisme issu de la période tatare, obligeant à une fermeté très forte, pour éviter la dispersion des peuples, et, dans le même temps, une espèce de chaleur humaine, une vision du monde invisible, qui a toujours profondément inspiré l’âme russe. »
Gilles Cosson ajoute que « dans l’histoire de la littérature russe, il y a toujours eu une très forte connexion entre les événements et la littérature. La littérature ayant un rôle assez singulier d’accompagnement, mais aussi de développement de nouvelles idées qui ont abouti au démembrement du tsarisme, puis au démembrement de l’URSS. Il est assez curieux de penser qu’après la période d’Eltsine, qui était une période de liberté très inhabituelle en Russie, les Russes se sont sentis plutôt malheureux, comme l’explique très bien Svetlana Alexievitch dans « La fin de l’homme rouge ». Ils ont cherché à se rassurer en se rapprochant d’un homme qui allait incarner une autorité forte. Ce fut une période très ambiguë. Pour les auteurs, pendant la période de liberté complète, ils ont eu beaucoup de mal à trouver leurs marques. Mais lorsque l’autoritarisme traditionnel s’est affirmé sous Poutine, ils ont compris qu’ils ne pouvaient plus dire n’importe quoi et ils se sont beaucoup réfugiés dans une littérature de fiction, ou de science-fiction, pour exprimer des opinions différentes de celles de la norme. »
Dans ce contexte, on pourrait établir un parallèle avec les Fables de La Fontaine : « C’est une très bonne comparaison. Il est vrai que La Fontaine avait utilisé la fable pour stigmatiser ce qu’il ne pouvait pas stigmatiser officiellement, et, en même temps, il a rendu hommage aux simples et aux honnêtes gens. Dans le livre « Sakhaline », l’auteur Édouard Verkine se transforme en un critique souterrain puisqu’il fait de cette île russe, une île japonaise. Dans cette île japonaise, il fait vivre des bagnards, sous la férule d’un homme insupportable, et l'on retrouve cette critique de l’autoritarisme russe, pourtant nécessaire. C’est là que les choses deviennent très difficiles, car il ne faut pas oublier que l’empire russe est formé de multiples nationalités, de multiples religions, et qu'il a survécu à l’épisode tatar. Pour surmonter ce risque de divisions, il a toujours fallu un tsar autoritaire, et maintenant Poutine est de plus en plus autoritaire. »
Cette critique que l’on retrouve dans la littérature russe s'exerce aussi avec énormément de patriotisme, alors qu’en France, lorsque les gens ne sont pas contents, ils disent souvent qu’ils ne se sentent plus Français… Par exemple, Pouchkine explique que pour rien au monde, il n’aurait voulu changer de patrie : « Il y a une symétrie assez intéressante avec la France. La France est un pays très centralisé, issu de la royauté absolue, puis du jacobinisme, qui a réussi à éliminer toutes les langues locales. En Russie, c’est la même chose. Contrairement à tous les pays fédéraux, comme l’Allemagne ou les États-Unis, la Russie a toujours affirmé une autorité centrale extrêmement forte. À travers cela s’est exprimée la contestation, souvent camouflée, mais qui s’exprime quand même. C’est pour cela que je suis un peu critique en disant que si la Russie veut survivre, en tant que puissance forte et indépendante, elle a quand même besoin d’un tournant plus libéral, car sans libéralisme, l’initiative est muselée. En Russie, sous la dictature de Staline, on n’a pas créé de choses nouvelles et les Russes sont tombés dans la passivité pour résister à la pression du pouvoir. Là où la France est rationaliste, la Russie va être spiritualiste au sens large. »
Notre grille de lecture est parfois perdue, car à la mort de Pouchkine, des écrivains comme Nicolas Gogol se sont battus pour redonner leur dignité aux pauvres. Dans notre manière de penser, on aurait pu classer Gogol, par exemple, dans les rangs d’une sorte de gauche contestataire, alors que ce n’est pas du tout le cas : « Pouchkine en est un exemple type. C’est un homme indépendant, il a voyagé, il est tourné vers l’extérieur, et, dans le même temps, il exprime très bien cet attachement inébranlable à la Russie en tant que peuple avec ses caractéristiques qui sont très différentes des nôtres. Il y a le fondement de cette amitié franco-russe, c’est cette habitude à se référer au tsar d’un côté, au président de la République de l’autre, le tout dans une ambiance qui peut être critiquée. La France rationaliste est restée très liée à l’État et la Russie, plus spiritualiste, est restée très attachée à son État fort. J’illustre ce lien très mystérieux par le voyage du général de Gaulle en 1944, alors qu’il n’était rien du tout, face à Roosevelt ou Churchill. Il va voir Staline, qui était un dictateur épouvantable, pour réaffirmer qu’il existe un lien particulier entre la France et la Russie. Cela s’est transporté d’une façon très forte. Aujourd’hui, il y a un drame. Je veux croire que ce drame sera dénoué. »
Lorsque l'on évoque l’âme slave, on cite le romantisme ou la tristesse, or il peut être difficile de comprendre que la tristesse est parfois recherchée, tout comme la joie : « C’est très profond. La joie est rattachée à un appétit de vivre assez fort et les Russes sont des personnalités qui ont l’habitude du froid et des difficultés. Potemkine, issu d’une toute petite noblesse, est devenu, par son rayonnement, un favori et un conquérant de la Crimée. Cette attitude de gaieté est physique. Mais, dans le même temps, la vision des grands espaces, du grand hiver, avec le froid terrible, se traduit par une introspection continue qui s’est largement traduite dans le romantisme de Gogol. Rappelons-nous que Gogol s’est suicidé par la faim, après avoir écrit des choses magnifiques, simplement parce qu’il n’arrivait pas à réécrire ce qu’aurait dû être dans son esprit la Russie authentique. Ce romantisme extraordinaire et très beau est évidemment très important dans leur littérature. La tristesse est un élément de la nature russe, alors que les Français, plus rationalistes, ont toujours voulu éviter les excès. Le romantisme de Victor Hugo reste très particulier. » Sur ce point, il faut préciser que, parfois, pour séduire une femme russe, il faut partager avec elle des moments de joie, mais aussi de tristesse, notamment dans des réflexions poétiques ou musicales, ce qui est incompréhensible pour nous. Gilles Cosson partage cette vision : « C’est tout à fait extraordinaire. C'est vrai, c’est très différent de ce que nous sommes. C’est pourquoi les États-Unis ont une incapacité absolue à comprendre la Russie. Quand Soljenitsyne, pourtant proscrit, a réuni à Harvard toutes les sommités intellectuelles du pays, il a expliqué aux Américains, stupéfaits, qu’ils ne comprendraient jamais la Russie, parce que la Russie possède un élan mystique et brutal qu’un peuple tourné vers l’argent, la loi et le formalisme ne pourra jamais comprendre. Il est extraordinaire que Soljenitsyne ait écrit cela à Harvard en 1978, en sentant que le régime soviétique approchait de sa fin, mais en sentant aussi qu’un jour ou l’autre reviendrait quelqu’un qui incarnerait à nouveau cette étrange Russie, autoritaire, brutale et, en même temps, très émouvante. »
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