Sortir de la société en crise. La philosophie utilitariste au service du bien commun.
LITTÉRATURE
Francis Coulon a passé trente ans au sein de deux multinationales françaises, Danone et LVMH, après avoir été professeur et responsable de filières à l'ESCP. L'auteur nous fait découvrir la philosophie utilitariste appliquée à l’économie en rappelant cette phrase de John Stuart Mill : « L’utilitarisme, c'est l'art de moins gouverner ». Francis Coulon explique : « La philosophie utilitariste remonte au XVIIIe siècle, en Grande-Bretagne, et elle est dénuée de toute idéologie. Elle ne repose pas sur une idéologie, mais sur le principe visant à obtenir le plus grand bonheur, pour le plus grand nombre. C’est souvent ce que recherchent les politiques, mais ils ont du mal à y arriver. C’est une philosophie d’origine libérale. Les individus sont libres d’agir comme ils le souhaitent, sauf si leurs actions causent un préjudice à autrui. À l’origine, les philosophes anglais avaient énormément de contact avec les philosophes français, mais au moment de la Révolution de 1789, ils ont critiqué cette Révolution qui était trop violente. C’est à ce moment qu’il y a une coupure entre les deux mondes. »
L’économiste estime que l’État est pris entre des injonctions contradictoires et qu'il est souvent obligé de prendre des décisions de court terme, alors que la philosophie s’intéresse davantage au long terme. Par exemple, « quand il y a une restructuration, au moment d’un grand mouvement social, l’État aide des industries, mais c’est de l’argent mal dépensé, car il vaut mieux aider les gens à s’orienter vers une nouvelle industrie. C’est donc une différence de vision entre le long terme et le court terme. » Alors, faut-il sortir des idéologies ? Francis Coulon prend pour illustration le débat européen : « Vous avez une opposition entre les souverainistes et ceux qui sont pour l’Europe, mais c’est assez théorique, car on pourrait trouver des positions intermédiaires. Avant l’euro, la France pratiquait des dévaluations successives, alors que maintenant nous avons une monnaie beaucoup plus stable, avec des conditions financières d’emprunts qui sont meilleures que si la France était seule. C’est la raison pour laquelle on n’entend plus beaucoup de gens dire qu’il faut sortir de l’euro. »
Dans son livre, il dresse une barrière entre les pays anglo-saxons et le reste du monde, mais la barrière peut aussi se situer entre les politiques qui sont sur des temps longs et ceux qui sont sur des temps courts : « Si vous faites une politique d’investissement et de réindustrialisation, il peut se produire cinq à dix ans avant d’en voir les conséquences. Dans un régime autoritaire, vous n’avez pas besoin de convaincre, donc c’est plus facile que pour Macron. La notion de bien commun a disparu du vocabulaire des politiques : c’est dommage, parce que cela devrait constituer un impératif. Le problème, c’est de n’oublier personne au bord de la route. Il ne s’agit pas de faire le bien de 90 % des gens. C’est bien, mais ce n’est pas suffisant, il faut viser les 100 %. »
Autre analyse : « Les libéraux redoutaient la tyrannie de la majorité, mais aujourd’hui nous sommes dans la tyrannie des minorités. Nous avons des groupes qui représentent seulement quelques pourcentages de la population et, en faisant beaucoup de raffut, arrivent à tirer les choses en leur faveur. Les agriculteurs représentent 3 % de la population française, mais quand ils parlent on les entend. » Dans un tel contexte, comment réformer la France ? Francis Coulon détaille son analyse : « J’ai conceptualisé une méthode à partir de l’utilitarisme. Quand on veut réformer quelque chose, comme les retraites ou le chômage, il y a plusieurs paramètres à prendre. D’abord, il faut que les mesures soient efficaces, mais il faut tenir compte de la justice et de l’équité. Très souvent, on refuse une réforme quand elle est injuste. La principale critique faite à la réforme des retraites, c’est qu’elle n’était pas juste et qu’elle laisse des gens au bord de la route, comme les carrières longues ou les carrières hachées, notamment pour les femmes. Pour qu’une réforme passe, il faut vraiment qu’elle soit perçue comme juste et équitable. Il faut aussi une certaine liberté, à savoir la flexibilité. Par exemple, sur la réforme des retraites, j’ai cherché un pays où les gens travaillent très âgés, et j’ai trouvé le Japon. J’ai découvert qu’il n’y avait pas un âge précis, c’est une plage, entre 60 et 70 ans. Donc, pour qu’une réforme passe, il faut quand même une certaine flexibilité. »
Autre constat que l’on découvre dans son ouvrage : « Plus la propriété privée est respectée, plus cela profite à la globalité du pays. » Ainsi, « les pays qui échouent sont ceux qui protègent le plus mal la propriété privée, parce que les gens hésitent davantage à investir. Les pays qui protègent le mieux leurs brevets sont aussi ceux qui progressent plus rapidement. La Suisse est le pays qui dépose le plus de brevets au monde et c’est un pays qui protège très bien la propriété privée. Les pays d’Europe du Nord sont aussi très proches de la Suisse. Ce sont des pays prospères sur le plan économique et ils accordent beaucoup de liberté à leurs citoyens. Pour moi, c’est lié au protestantisme. Les pays scandinaves évoluent d’ailleurs vers plus de libéralisme. C’est ce qui manque à la France. »
« Sortir de la société en crise. La philosophie utilitariste au service du bien commun. » de Francis Coulon est publié chez VA Éditions.
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