Faites-les lire ! Pour en finir avec le crétin digital.
LITTÉRATURE
Michel Desmurget, docteur en neurosciences, s’alarme de la dégringolade du nombre de jeunes lecteurs. Il rappelle les conséquences bénéfiques de la lecture sur le langage, la culture générale, la créativité et les aptitudes socio-émotionnelles. Même les étudiants lisent de moins en moins, au point que leurs professeurs sont toujours plus enclins à remplacer les supports d’apprentissage écrits par des contenus audio et vidéo. Pour Michel Desmurget, la disparition de la lecture s’effectue au profit d’un féroce ennemi : la culture numérique récréative. Selon l'auteur, la lecture est une véritable machine à façonner de l’intelligence dans sa dimension cognitive. En effet, la lecture régulière stimule le cerveau, renforçant les connexions neuronales et favorisant la cognition. Ainsi, l’enfant qui ne lit pas se condamne à ne jamais déployer son plein potentiel intellectuel. Selon un article paru dans la revue Science, la lecture de livres de fiction développe l’empathie. La confrontation à l’écrit bonifie alors nos habiletés relationnelles.
Michel Desmurget dénonce un discours mensonger sur les médias : « Quand les médias expliquent à quel point le numérique est une bonne chose, rend les enfants intelligents, ou que c’est bon pour leur concentration ! Il y a eu tout un discours de lobbying pendant longtemps. Il y a quand même beaucoup de points d’opinion. Les opinions, c’est bien, mais je préfère me baser sur des études scientifiques, en invitant les gens à vérifier ce que j’écris. Pour le numérique, on a tendance à sous-estimer l’impact négatif que cela peut avoir sur le langage, la réussite scolaire, la tension, l’obésité ou la dépression. La liste est longue. À l’inverse, pour la lecture, on a tendance à sous-estimer l’impact extrêmement positif que cela peut avoir. Dans « Fahrenheit 451 », il y a cette citation, l’homme rentre chez lui en expliquant à sa femme qu’il a brûlé des livres et qu’il a brûlé une femme. Sa femme lui répond : « Et alors ? ». L’homme lui dit que cette vieille dame s’est laissé brûler avec ses livres... Il y a quelque chose que l’on ne peut pas imaginer sans les livres. On ne mesure pas l’ampleur de tout ce que les livres peuvent nous apporter, parce que c’est cumulatif, cela dépend du temps, et si l'on veut faire un résumé des impacts positifs des livres, cela touche à tous les piliers de notre intelligence, intellectuelle, émotionnelle et sociale. Tous ces points sont massivement bonifiés par la lecture. »
Par ailleurs, la mémorisation n’est pas la même : « Les études sont assez bien documentées pour les livres et les romans. Quand c’est simple, il n’y a pas de différences entre une liseuse et le papier. Il y a toujours une différence entre l’ordinateur, la tablette et le papier, parce que sur l’ordinateur il y a toujours cette pulsion à aller vérifier des informations sur les réseaux sociaux et tout cela nous détourne de la lecture. Pour les liseuses, quand le texte est simple, c’est pareil. Mais plus le texte devient compliqué et exigeant, plus il y a un avantage du papier sur la liseuse. On se concentre mieux sur le papier, y compris les nouvelles générations, et le papier a une unité spatiale. Quand on vous demande de vous rappeler un élément dans un livre, non seulement vous vous rappelez l’événement, mais vous avez aussi tendance à vous rappeler le fait dans le livre. Dans un livre d’histoire, vous allez voir qu’il y a quelques pages sur Louis XIV, ensuite Napoléon, puis le général De Gaulle, donc vous allez avoir une chronologie du temps. L’unité spatiale permet de vous repérer plus facilement, alors qu’il n’y a pas d’unité spatiale dans la tablette. Vous pouvez donc comprendre les relations entre les différents éléments. Il y a une grande étude et l'on s’est aperçu que les étudiants arrivaient à construire une représentation plus précise de l’histoire sur papier, de façon inconsciente. C’est l’un des éléments qui font qu’il y a une supériorité du papier par rapport à la liseuse sur les textes exigeants. Cela étant, si un gamin vous dit qu’il a envie de lire « Les Misérables » ou « Guerre et Paix » sur une liseuse, autant le laisser lire, plutôt que de ne pas lire… »
On voit de plus en plus de personnes lire un article de presse ou un livre en se guidant avec leur doigt. Nous avons demandé au scientifique si ces difficultés de lecture sont liées au digital : « Les gens ne se rendent pas compte, mais pour faire un lecteur, il faut vingt ans. Un lecteur expert doit d’abord comprendre le texte et lire environ 280 mots par minute, ce qui est beaucoup. Si vous suivez les enfants du cours préparatoire à l’université, vous allez vous apercevoir que ce seuil est atteint à l’université. Donc, il faut du temps pour apprendre à décoder. Souvent, les gens assimilent la lecture au décodage. Ce n’est pas parce qu’un enfant arrive à décoder que c’est un lecteur. Le problème de la lecture, c’est essentiellement la compréhension. Le langage de la lecture est plus compliqué que le langage de l’oral, qui est un langage de communication. Si vous avez une photo ou une vidéo d’une situation, vous avez le contexte, c’est-à-dire des couleurs, le lieu, le site… À l’inverse, dans un livre, il faut tout dire et il faut des mots pour tout. On s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus de mots dans un livre. Par exemple, une idée saillante, c’est un mot que vous entendez rarement à l’oral. C’est la même chose pour cocasse, jacasser, ou jubiler… Dans le concours de professeur des écoles, il y avait une poésie de Victor Hugo dans laquelle on parlait d’un enfant chancelant, or la plupart des candidats n’ont pas réussi à comprendre le mot chancelant et certains ont même dit que c’étaient des enfants qui ont de la chance… Donc, non seulement il y a plus de lexiques, mais il y a plus de grammaire et aussi la finesse des temps, ce qui est une force de la langue française. L’écrit, c’est vraiment le langage de la pensée. Des scientifiques ont enregistré des milliers d’heures de conversation entre adultes, puis des centaines de romans, des films et des séries, des imagiers aussi, et l'on s’aperçoit qu’il y a plus de richesses langagières dans un imagier d’enfants d’école maternelle que dans tous les corpus oraux qui ont pu être testés. Dans les séries, la pauvreté langagière est très importante par rapport à ce que l’on peut observer dans les livres. On s’aperçoit que les enfants qui n'ont pas suffisamment lu ont toutes les difficultés à lire après. Il faut transmettre le langage à l’enfant. Quand l’enfant va être capable de lire tout seul, s’il n’a pas développé ce langage, il sera en situation d’échec, donc il n’aura aucun plaisir à lire. C’est sur ce point que doivent intervenir la famille et la lecture partagée. Le cerveau ne peut pas travailler sur le décodage et sur des textes qui nécessitent une certaine attention. Donc, il faut maintenir l’enfant sous perfusion langagière en lui lisant des histoires. Les enseignants font du très bon boulot, mais le problème c’est le nombre d’enfants dans les classes : à l’école, les programmes sont à rallonge et, quand vous avez 30 gamins, même en faisant des groupes avec 15 gamins, l’apprentissage sera moindre. La famille a un bassin de temps et de possibilité qui est bien plus important. Il faut que les parents lisent et parlent à leurs enfants, car c’est ce qui va permettre à l’enfant de développer le langage qui va lui permettre de rentrer dans la lecture avec plaisir. »
On constate que les nouvelles élites n’ont plus l’argumentation nécessaire et que souvent, pour se défendre, elles se contentent par exemple de traiter l’autre de complotiste, face à quelqu’un qui a essayé d’être plus nuancé. Nous évoquons aussi cette question de la pauvreté langagière avec Michel Desmurget : « Les livres, c’est le seul endroit où vous pouvez rentrer dans la tête des personnages. Si vous regardez un film, vous voyez l’héroïne agir, mais quand vous lisez, vous rentrez dans la tête de l’héroïne et vous comprenez pourquoi et comment elle agit. On comprend beaucoup mieux ce qui se passe dans la tête des gens. Les chercheurs évoquent ce rôle de stimulateur social. Plus on lit, plus on arrive à se comprendre soi-même, plus on arrive à comprendre les autres, c’est ce que l’on appelle la théorie de l’esprit. On arrive aussi à ressentir ce qu’ils ressentent. Non seulement je comprends ce que fait l’autre, mais j’éprouve ce que fait l’autre. Si je vis la trahison dans un livre, je vais avoir une connaissance intime de ce qu’est la trahison. Tout cela a des impacts sur la compréhension de l’autre, mais aussi sur l’empathie. Les études traduisent une diminution de l’empathie dans les populations étudiantes. L’empathie est quelque chose de fondamental, parce que c’est la capacité à ressentir ce que ressent l’autre. Certaines études pointent une diminution de la tolérance. Les nouvelles générations ont un esprit beaucoup plus ouvert sur un certain nombre de faits de société, mais on s’aperçoit qu’ils ont beaucoup plus d’intolérance aux idées discordantes. Les Américains avaient envoyé un psychologue au procès de Nuremberg pour essayer de détecter ce qui avait fait que les criminels nazis étaient devenus des criminels nazis. Le psychologue explique qu’il n’a rien trouvé, ces gens sont tous différents et la seule chose qui les caractérise, le mal absolu, c’est l’absence d’empathie. L’empathie, c’est vraiment quelque chose qui fonde notre humanité. On ne doit pas sous-estimer la baisse de nos capacités d’empathie, mais aussi de la tolérance, car c’est ce qui nous permet de vivre sereinement en société. La lecture de livres a effectivement un effet positif sur la capacité que l’on a à débattre, l’empathie, la connaissance et le langage. Au bout d’un moment, si vous discutez avec quelqu’un et que vous n’avez pas les mots, vous allez remplacer les mots par des gifles... »
« Faites-les lire ! Pour en finir avec le crétin digital » de Michel Desmurget est publié aux Éditions du Seuil.
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