L'art caché enfin dévoilé : La concurrence de l'Art contemporain.
LITTÉRATURE
Aude de Kerros est auteur, graveur, peintre et essayiste. Lauréate du Prix Adolphe Boschot de la critique d'art en 2012, elle publie régulièrement des articles de décryptage sur l'art contemporain et sur l'art dans différentes revues. Elle est aussi l'auteur de « L'imposture de l'art contemporain » et « Art contemporain : manipulation et géopolitique ».
Elle rappelle que l’art contemporain n'est pas l'art d'aujourd'hui. C'est un label qui estampille une production particulière, l'art conceptuel, promu par le réseau international des grandes institutions financières et, en France, par l'État. Dans son dernier livre, elle s’intéresse à l'art dissident, que l'art officiel cache. Aude de Kerros nous rappelle que « ce qui s’est passé en France est très particulier et je ne pense pas que cela existe à ce degré ailleurs. Cela veut dire que la visibilité de l’art non officiel a été totalement confisquée. En France, depuis 1870, il y avait une invention du libéralisme dans le domaine de l’art qui était particulièrement française. Jules Ferry avait dit aux artistes : « Prenez votre destin en main, l’État se retire de tous les jurys, il n’y aura pas qu’un seul salon, donc l’État se retire de la décision de ce qu’est le bon ou le mauvais art. » On est dans le bouillonnement de la modernité depuis 1840. Il y a eu Courbet, puis les Impressionnistes, et vous avez des artistes qui protestent, car ils ont été refusés dans des salons où les membres du jury sont des académiciens ou des fonctionnaires de l’État. C’est comme cela qu’il y a eu le Salon des refusés, Napoléon III, conseillé par Viollet-le-Duc, explique que l’on ne peut pas empêcher les artistes d’exposer dans un endroit convenable. Napoléon III a fait cela au Palais du Commerce et de l’Industrie et ensuite il y a eu le Grand-Palais. C’est un modèle qui a duré jusqu’en 1983. Tous les courants du monde se retrouvaient en France, cela coïncide avec la liberté de la presse de 1881, et toutes les revues avaient des colonnes consacrées à l’art. Malheureusement, tout cela a disparu en 1983. »
Elle explique aussi qu’il ne faut pas confondre l’art contemporain avec Marcel Duchamp, c’est autre chose : « La modernité commence en 1840. Ensuite, il y a eu la guerre froide culturelle et il fallait absolument casser Paris pour que New York devienne la référence, dans le cadre d’une guerre bipolaire entre les Soviétiques et les Américains. Ils ont perdu la première bataille en essayant d’imposer l’expressionnisme abstrait comme l’avant-garde merveilleuse du monde de l’Ouest, parce qu’à Paris il y avait déjà tout… Ils vont choisir une avant-garde qui puisse à la fois casser Moscou et Paris, et ils trouvent le conceptualisme et cette référence à Marcel Duchamp. Ce qui me dérange, c’est que l’on en fasse un art unique. Il y a eu l’art d’Hitler, l’art de Staline et maintenant il y a l’art du ministère de la Culture en France... Pardonnez-moi, mais c’est ahurissant ! Nous vivons dans un monde plutôt libéral, sauf dans le domaine de l’art, puisque, depuis 1983, nous avons un art officiel unique. »
Un art unique sous le contrôle de l’État et, celui qui sort de cet art officiel unique est catalogué comme fasciste… Aude de Kerros ajoute : « Maintenant, on est complotiste, le vocabulaire a évolué... En résumé, seul l’art subventionné compte. Il y a tout un éventail dans le conceptualisme. L’art contemporain, c’est de l’art conceptuel. Le but est de déconstruire, démonter, critiquer, culpabiliser la personne qui regarde... C’est une boîte à outils manipulatrice qui va bien au-delà de l’idéologie. La modernité, c’est la diversité des courants. Même si nous avons eu pendant quarante un art officiel très dur qui existe encore, toute la diversité a continué en dessous. La seule chose qu’ils ont pu faire, c’est d’accuser de fasciste toute personne qui n’entre pas dans la définition d’un art déconstructif. L’art, c’est le langage de la forme qui existe depuis le Paléolithique et qui existera probablement jusqu’à la disparition du dernier homme. Nous sommes dans un monde multipolaire et toutes les civilisations, toutes les cultures, ont envie de s’exprimer. Je raconte comment cet art invisibilisé par le système officiel devient visible grâce à la révolution technologique. »
Cet art caché a dû batailler contre l’art contemporain et, dans son nouveau livre, Aude de Kerros raconte l’histoire de cet art invisible : « Quatre générations d'artistes existent, il y a une histoire. L’art est l’expression de l’œil, du cerveau et de la main, c’est l’incarnation qui est le domaine de l’art. Ce qui a permis la visibilité dans un système libéral, ce sont les médias. Une minute dans un média coûte beaucoup d’argent : donc, si on a de l’argent, on contrôle cette minute de visibilité. Donc, vous pouvez rendre célèbre quelqu’un en quelques minutes. Tout cela a permis de montrer un art et de rendre invisible tout ce qui n’est pas conceptuel. Le ministère de la Culture, ce sont les subventions, mais en même temps vous avez un intérêt international pour que l’art soit décidé à New York. Pour cela, il doit être financiarisé avec les grands collectionneurs. Au début, c’était par patriotisme, au moment de la guerre froide et, ensuite, il y a eu la mise en place de ce que l’on appelle l’art financier. L’art est devenu un produit financier. C’est un monde en circuit fermé qui permet de spéculer sur l’art et surtout de le sécuriser. Il n’y a que des gens assez riches qui collectionnent. C’est un circuit fermé. »
Elle évoque aussi la bande dessinée : « La modernité, c’est la diversité. Quand on a dit que c’était un péché mortel de dessiner merveilleusement ou de peindre merveilleusement, énormément d’artistes ont été atteints dans leur être plus profond. Donc, énormément d’artistes se sont réfugiés dans la bande dessinée. Il y a des merveilles, il y a de la composition, de la couleur, des mouvements, l’organisation de l’espace est parfaite… Donc, si on vous réprime d’un côté, vous rattrapez de l’autre. Il y a aussi le Street Art. » Dans son livre, elle cite l’œuvre de Pascal Boyard, avec Marianne et les Gilets jaunes derrière, qui a fait le tour du monde : « C’est quelqu’un que je connais. Ses parents étaient désespérés quand il était jeune, parce qu’il allait taguer dans les rues et la police le ramenait chez lui. Ils l’ont inscrit à un cours de bandes dessinées, il a été ébloui, il a continué de peindre dans les rues... Au moment des Gilets jaunes, il fait une très belle fresque sur un mur parisien, en s’inspirant du tableau de Delacroix, avec une femme qui monte sur une barricade. Le monde entier a découvert cette fresque qui a été à la une de tous les journaux du monde, notamment aux États-Unis. Ce garçon s’est formé tout seul, en allant dans les musées, et un jour il a fait une Sixtine. C’était pendant le confinement, dans le squat d’une usine et c’est toute une aventure. De jeunes cinéastes ont filmé cette aventure et le film a aussi été une petite merveille. Il a fait le tour du monde. Évidemment, s’ils avaient demandé à une municipalité ou à l’État de les aider, comme cela ne rentre pas dans les clous officiels, ils n’auraient rien reçu. Alors ils ont financé le film et la fresque par les NFT. »
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