Un autre regard sur les questions de l’avortement et de la fin de vie.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Alors qu’une évolution de la législation française sur la fin de vie est annoncée, tout comme la constitutionnalisation de l’avortement, la parole du philosophe Jacques Ricot mérite d’être entendue. Jacques Ricot est agrégé et docteur en philosophie, chercheur associé au département de philosophie de Nantes. Depuis trente ans, il accompagne les personnels soignants et participe à leur formation. Pour préparer ou évaluer les lois sur la fin de vie, il a été auditionné par les missions parlementaires à plusieurs reprises. Nous soulignons qu’il y a un parallèle entre le sujet de l’euthanasie et celui de l’avortement, c’est que l’homme décide du destin d’un autre, que ce soit avant la naissance d’un enfant, ou au moment où une personne se retrouve en situation de fragilité. Jacques Ricot répond : « Vous avez raison d’associer ces deux moments, qui sont d’ailleurs très singuliers dans une existence puisque ce sont deux moments qui nous échappent complètement, car nous n’avons pas choisi de naître et nous n’avons pas choisi de mourir. Ce sont deux événements rigoureusement non réitérables. Tous les autres actes, on peut les reproduire. Mais pas ces deux-là. Vous vous situez du côté de ceux qui donnent la vie, mais qui peuvent aussi ne pas la donner, c’est une considération que l’on peut assumer. L’individu est dans la démaîtrise totale de ces deux événements. Nous n’avons pas choisi le lieu et le moment où nous allons naître. Nous mourrons un jour, même si nous semblons avoir davantage de prise sur les conditions de mourir. »

Le point commun, c’est que c’est toujours la personne la plus forte qui prend la décision : « Vous placez le débat à un endroit qui n’est traditionnellement pas celui de la fin de vie, mais j’accepte tout à fait cette symétrie. Dans le cas de la question de l’avortement, trois individus sont concernés : il y a le fœtus à qui l’on ne demande pas son avis, il y a la société, et il y a la décision de la mère. Dans le cas de l’euthanasie, il y a la personne concernée et la société, à travers son représentant, le soignant en général, qui peut prendre en charge, ou non, une demande qui lui est adressée. Je me souviens de ma dernière discussion avec André Comte-Sponville, quand nous avons été auditionnés au Sénat en mars 2023. C’est un chaud partisan de la légalisation de l’euthanasie et il disait que le problème était plus grave dans le cas de l’avortement, car on ne demande pas l’avis du fœtus, alors que dans le cas de l’euthanasie on est censé demander l’avis de la personne. »

Pourtant, lorsque l'on s’intéresse à l’histoire, depuis l’Antiquité, on a vu le proche d’un grand soldat qui veut abréger le calvaire de son ami après un combat difficile… On accepte donc de prendre la vie de quelqu’un que l’on aime pour mettre fin à ses souffrances. C’était toujours lié à la guerre, alors qu'aujourd’hui certains abordent des raisons économiques : « Sur la question des morts au combat que l’on achève, cela a toujours existé, notamment au moment des guerres napoléoniennes. Le camarade de combat pouvait considérer qu’il n’avait pas d’autre solution que d’achever son ami soldat sur le champ de bataille lorsqu’il agonisait. On a vu cela aussi lors de la guerre de 14-18. Mais nous n’en sommes plus là aujourd’hui. Dans nos sociétés civilisées, nous avons tous les moyens de faire en sorte que la souffrance physique soit apaisée, je ne dis pas supprimer. Il y a toujours la possibilité d’endormir quelqu’un le temps de trouver une solution pour apaiser sa douleur. On peut aussi permettre à une personne qui est en train de mourir de décéder dans des conditions décentes. Mais j’insiste sur le fait que les personnels, qui sont formés, n’ont pas souvent recours, contrairement à ce que l’on croit, à cette solution extrême. Vous allez franco de port dans l’affirmation - vous n’êtes pas le seul à la proférer, moi-même je me pose des questions - sur le fait que tout cela serait peut-être lié à l’évolution démographique des sociétés occidentales fatiguées. Donc, il serait plus économique de se débarrasser des personnes qui, en plus, peuvent parfois le demander à travers un rendez-vous médical. Il y a une quinzaine d’années, lors d’un colloque en Suisse, un philosophe allemand a expliqué que si la question de l’euthanasie se posait aujourd’hui, c’est bien parce qu’il y a un problème démographique et économique à régler. Il y a aussi cette prise de position que je trouve assez stupéfiante de certaines mutuelles, notamment la Mutuelle générale de l’enseignement national, qui a osé faire la promotion de l’euthanasie. Enfin, les économies que les mutuelles peuvent réaliser, grâce à une légalisation possible de l’euthanasie, sont assez faciles à chiffrer. Les Canadiens, qui nous précèdent sur cette voie, évoquent des millions, avec 6,6% d’euthanasie, comme c’est le cas en ce moment dans la région de Québec. »

Il est intéressant de noter que la morale s’est inversée : ainsi, depuis la nuit des temps, le cruel était celui qui voulait sceller la fin de vie. Or, aujourd’hui, c'est celui qui s’interroge… Jacques Ricot reconnaît que « C’est quelque chose que nos contemporains ne peuvent plus voir. Il faudrait analyser les raisons pour lesquelles une telle cécité nous envahit. Aujourd’hui, on invoque le droit de chacun de décider librement de son existence. Cette manière d’intérioriser le fait que l’on est un fardeau pour les autres a tout lieu de nous interroger. Je considère qu’il ne faut pas être binaire sur cette affaire. Nos sociétés ne savent pas bien accompagner les personnes qui meurent. Il y a des situations assez intolérables, justement en raison de l’absence de prise en soins. Le gouvernement annonce qu’il va séparer ce qui va concerner le développement des soins palliatifs et le geste en lui-même du suicide assisté. On peut mal mourir en France, faute d’une situation bien contrôlée par la société. Il y a, malgré tout, des gens qui ne veulent pas subir ce qu’ils appellent une déchéance et qui en appellent à la société pour mettre fin à leurs jours. Ce sont des personnes plutôt médiatisées. Il faut être clair : depuis la Révolution française, les personnes qui se suicident ne sont pas pénalisées. Il n’y a pas de poursuites judiciaires, elles ne sont même pas ostracisées moralement. On considère que le suicide est un malheur, cela reste une liberté au sens où il n’y a pas d’infraction, mais ce n’est pas une liberté dans d’autres sens. Maintenant, ces personnes veulent que ce soit la société qui s’en occupe. Un suicide assisté, c’est une contradiction : si l'on est souverain sur soi-même, on ne demande l’avis de personne pour s’en aller. Mais, si l'on n’est plus souverain, on exige d’autrui, donc des soignants, que l’on mette fin à ses jours. C’est un fossé que personne n’avait osé franchir, y compris dans des pays qui ont légalisé le suicide assisté. En Suisse, en Autriche, ou dans onze états des États-Unis, le médecin reste prescripteur, mais en aucun cas il ne doit prêter une assistance technique au geste, qui doit rester le seul fait de l’individu. Dans ces pays, un médecin qui pratiquerait une euthanasie serait lourdement condamné. C’est une distinction subtile, car il y a le suicide, où c’est une personne qui prend une décision qui la concerne, et puis il y a le suicide assisté à travers une prescription, mais la personne décide souverainement de prendre, ou non, le poison. Enfin, il y a la solution la plus cruelle : celle de programmer un rendez-vous avec la mort. Aucun pays ne songe à emprunter cette voie actuellement, à part le Benelux et l’Espagne. »

Imaginons que l’on puisse appuyer sur un bouton pour cesser de vivre. Nous pouvons l'avoir souhaité à un moment donné : par exemple, en perdant notre premier amour, notre emploi, en apprenant que notre conjoint nous quitte... Cette idée est susceptible de traverser tous les esprits... Jacques Ricot explique que personne ne dira évidemment que c’est un critère recevable pour obtenir une euthanasie : « J’ai été enseignant et c’est un souvenir très rude : dans une classe voisine, un élève de 18 ans s’est suicidé en apprenant que sa petite amie venait de le quitter. C’était une cruelle épreuve pour ses camarades, ses parents et les enseignants. André Comte-Sponville élimine évidemment ce genre de situation des critères recevables pour obtenir une euthanasie. Mais, c’est encore plus inquiétant, avec sang-froid, il a ajouté que l’euthanasie serait pour les personnes qui ont un grand âge, un lourd handicap, ou une maladie incurable. Ces trois critères sont complètement hors du champ de ce qui est raisonnable selon moi. Ma vieille maman a plus de 100 ans. Elle est éligible aux critères d’André Comte-Sponville et je trouve donc que c’est très cruel ! Aujourd’hui, dès lors que l’on satisfait le désir individuel de l’individu, on propose un geste que l’on qualifie d’éthique et de moral. Je me méfie beaucoup de cette manière contemporaine d’utiliser à tout bout de champ le mot éthique pour couvrir d’un manteau discutable cette idée que seule l’autonomie de l’individu a une valeur morale aujourd’hui. »

Évoquons maintenant les frontières en faisant une analogie avec la loi Veil sur l’avortement. On constate que le délai a été considérablement allongé par rapport au texte initial. Peut-on penser que ce sera la même chose avec l’euthanasie ? On va commencer à 90 ans, ensuite il y aura des conquêtes - on va appeler ça « des droits supplémentaires » - et, pourquoi pas, on va autoriser l’euthanasie dès 70 ans… Jacques Ricot souligne que « certains ont avancé des critères de ce genre. Il faut bien distinguer l’euthanasie de l’avortement car, dans un avortement, il y a la question de la mère qui s’ajoute. Donc, on a l'obligation d'entendre la détresse d’une mère. Que l’on soit pour ou contre la loi Veil, il faut admettre que la loi Veil n’est plus la loi Veil et que tous les garde-fous sont tombés les uns après les autres. À l’époque, on parlait d’un drame : aujourd’hui, on parle de liberté. On parlait d’infraction non punissable : aujourd’hui, on parle d’un droit. On avait exigé un entretien : on l’a supprimé. On avait mis le terme de détresse dans la loi : on l’a enlevé… Vous avez raison, lorsqu’une digue est rompue, et ce sera évidemment le cas pour l’euthanasie, toutes les digues sautent les unes après les autres. Et l'on nous parlera des malades psychiatriques et d’autres. Cela ne fait aucun doute. Les critères restrictifs de départ d’une loi sur la fin de vie ne font que sauter dans d’autres pays, notamment au Canada ou en Belgique, à l’image de ce qui s’est passé pour l’avortement. »

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