La monnaie fondante : la plus stupéfiante des révolutions financières.
LITTÉRATURE
Bruno Colmant a notamment été directeur de cabinet du ministre belge des Finances, président de la Bourse de Bruxelles et associé au sein du cabinet Roland Berger et CEO de la Banque Degroof Petercam. Il est membre de l’Académie Royale de Belgique et il a publié près de 80 livres de finance, de comptabilité et de fiscalité, ainsi que près de 5 000 articles financiers pour la presse écrite. Bruno Colmant estime que le futur euro digital pourrait ressembler à une monnaie fondante. D’ailleurs, l’épargne européenne n’est plus rémunérée alors qu’elle est rongée par l’inflation. La Commission européenne pourrait s’inspirer des travaux de Silvio Gesell (1862-1930), inventeur de ce concept, en donnant une date de péremption à la monnaie et en la dépréciant à intervalles fixes, afin de forcer la circulation de cette monnaie et son utilisation dans l’économie. C’est l’objet d’un récent livre de Bruno Colmant. C’est un sujet passionnant, puisque les lanceurs d’alerte expliquent cela depuis quelques années, mais on les traite de complotistes…
Bruno Colmant rappelle que « la monnaie fondante est une théorie imaginée par Silvio Gesell, né en 1862, qui voulait pénaliser la thésaurisation de la monnaie par l’imposition d’un taux d’intérêt négatif. Donc, la monnaie aurait perdu sa valeur au rythme de sa détention. Pour reconstituer la valeur, il fallait acheter des timbres ou refaire estampiller des billets, donc payer afin de garder le pouvoir d’achat de la monnaie. L’économiste anglais Keynes s’est inspiré des travaux de Gesell - auquel il doit une grande partie de ses découvertes - et c’est un homme qui est aussi à la base de toutes les monnaies alternatives qui circulent et dont on évite qu’elles conservent leur valeur afin qu’elles soient thésaurisées. Comme vous le dites justement, le taux d’intérêt est inférieur à celui de l’inflation et la monnaie improductive perd une partie de son pouvoir d’achat au rythme de l’évolution du temps. Aujourd’hui, la réalité monétaire relève de ce que l’on appelle la répression financière : c’est-à-dire que l’on réprime l’épargnant, notamment parce que les États ont besoin de cette épargne pour se financer à un taux d’intérêt extrêmement réduit. »
Il évoque la monnaie numérique qui va être mise en place au niveau européen, en soulignant que ce sera certainement une monnaie fondante et il plaide pour une perte de valeur de 5 % par an. Par ailleurs, on imagine un système avec une monnaie qui n’aurait pas la même valeur en fonction de la période ou du type d’achat : « Cela arrivera un jour, notamment pour des questions de remédiation écologique. On pourrait imaginer que, selon la consommation - standard ou un peu divergente - la monnaie prendra une valeur différente. Cela pourrait très bien arriver lorsque la monnaie sera complètement digitalisée et c’est d’ailleurs ce que prépare la Banque Centrale Européenne. Donc, pourquoi pas une monnaie qui gagnerait de la valeur dans l’hypothèse où elle serait utilisée vertueusement et qui perdrait de la valeur dans l’hypothèse où elle serait improprement utilisée ? On verra cela un jour. La monnaie est un bien relatif, c’est une convention sociale. »
Un régime dictatorial ne pourrait-il pas réguler cette monnaie entre les bons et les mauvais citoyens. Bruno Colmant explique que « c’est pour cette raison que la Banque Centrale Européenne est très prudente dans son projet d’euro digital, qui sera d’ailleurs limité à 3 000 € par personne, puisque l’on pourrait très bien prolonger le système dans un système dictatorial. Mais il y a d’autres façons de capturer la monnaie. On peut confisquer les dépôts, cela existe dans beaucoup de pays, on peut bloquer les comptes, c’est arrivé à Chypre en 2013. Donc, il y a d’autres manières moins civilisées de capturer l’épargne de certains citoyens. En tout état de cause, je pose la question de savoir si la monnaie doit rester un bien qui est un produit spontané du capitalisme, ou si l’on peut envisager une renationalisation de la monnaie en fonction des engagements sociaux des États. Je crois que l’on arrivera à une orientation plus ou moins autoritaire des dépôts bancaires, vers le financement des États, en contrepartie d’investissements et d’engagements sociaux. »
Il y a aussi la tradition de l’épargne qui consiste à mettre de l'argent de côté pour les enfants ou pour les petits-enfants. Sur ce point, il se montre rassurant : « On ne va pas rentrer dans une dictature monétaire irrépressible. Il est tout à fait légitime d’épargner pour soi-même et ses enfants, cela fait partie des traditions millénaires, mais je crois que le débat s’engagera sur le maintien patrimonial des très grandes fortunes. Je pense que nous aurons des gouvernements qui seront certainement à droite, parce que nos populations sont vieillissantes, pas très ouvertes à l’immigration, mais avec des politiques plus égalitaristes. Donc, on va peut-être faire une sorte de nationalisme social sans, bien entendu, faire référence aux années 30. C’est une combinaison assez différente de ce que l’on a connu au cours de ces quarante dernières années. Il y a cet entendement partagé autour de l’idée que l’économie de marché est une période révolue. On revient aujourd’hui à la notion d’investissements publics ou d’égalitarisme, donc on se réapproprie une logique keynésienne, dont la pensée a accompagné le rattrapage de la construction de nos pays après la guerre. On va arriver à des équilibres sociaux différents, qui devront intégrer une notion de solidarité, notamment sur le plan écologique. »
L’économiste souhaite redonner davantage de place à l’État car « nous sommes entrés dans un monde de monopoles, notamment à travers le numérique. Tout cela vient des États-Unis, alors que les États-Unis ont été fondés sur le combat des monopoles. Je crois qu’il faut réhabiliter l’État stratège et il faudrait bien analyser le modèle allemand, qui est un modèle de tempérance. La loi fondamentale de 1948 a créé des équilibres politiques extrêmement subtils et cela a permis - à travers ce libéralisme ordonnancé par l’État - à l’Allemagne de retrouver une puissance économique très rapidement après la Seconde Guerre mondiale. Cela a aussi permis de garder un tissu industriel, à travers une consultation sociale très poussée, et surtout un tissu de PME très intégrées dans les grands groupes. Est-ce que l’Allemagne était prédisposée à développer un tel système parce qu’elle est teintée de protestantisme ? Il y a quelques années, Louis Gallois, à la demande de François Hollande, avait rédigé un rapport sur la compétitivité française et ses différences avec l’Allemagne, et il s’avérait que la qualité du rapport social était le facteur numéro un de croissance économique. Cela veut dire que la liberté d’entreprendre doit être garantie mais, concomitamment, il faut un système redistributif apaisant qui permette à des personnes moins fortunées d’avoir leurs chances. C’est pour cette raison qu’il faut garder un service public de qualité et très fort, notamment en matière de soins de santé et d’éducation. »
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