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La décroissance énergétique peut-elle nous entraîner vers la mort ?
LA RENCONTRE DE LA SEMAINE
✍️ Par Propos recueillis par Yannick URRIEN
Loïk Le Floch-Prigent : « La civilisation ne s’est jamais développée autrement que par une abondance. »
Loïk Le Floch-Prigent est ingénieur et il a été à la tête des plus grandes entreprises françaises. Ancien militant socialiste, proche de François Mitterrand pendant 20 ans, ce polytechnicien a notamment été PDG de Rhône-Poulenc, président de la SNCF, président de Gaz de France et PDG d’Elf Aquitaine.
L’Hebdo-Bourseplus : Depuis des millénaires, on a entrepris de vivre toujours mieux, faire toujours plus, toujours plus beau et apprendre davantage. Or, depuis quelques années, on nous explique qu’il faut faire un peu moins beau, pour ne pas être élitiste, qu’il ne faut pas faire davantage, mais moins, parce que nous sommes en restriction, notamment pour des raisons énergétiques. Sur le plan anthropologique et sociologique, c’est la première fois que nous vivons cela dans l’histoire de l’humanité. Cela peut-il expliquer la grande déprime collective que nous subissons aujourd’hui ?
Loïk Le Floch-Prigent : C’est ce que l’on nous dit, mais c’est faux. Ce n’est pas ce que les gens ont envie de vivre et ce n’est pas ce que nous allons vivre. La civilisation ne s’est jamais développée autrement que par une abondance et c’est l’abondance qui crée tout le reste. La pénurie, à savoir la sobriété telle qu’on l’envisage, c’est la civilisation du choix entre la vie et la mort. D’ailleurs, on voit bien que l’on est amené à se poser cette question entre ceux qui ont le droit de vivre et ceux qui doivent mourir. Lorsque dans une agglomération vous commencez à avoir des problèmes de sobriété énergétique, par exemple à travers des délestages à certains moments, vous vous apercevez qu’il y a des gens qui ont l’électricité tout le temps et d’autres qui ne l’ont jamais. C’est le choix entre la vie et la mort. Effectivement, l’humanité ne s’est jamais développée dans cette configuration philosophique. Mais ce n’est pas aujourd’hui cela va commencer. Si jamais une civilisation considère que son problème est la gestion de la pénurie, elle va disparaître…
Mais nous allons disparaître, puisque nos gouvernants sont si fiers de gérer cette pénurie…
Oui. Pour moi, la sobriété c’est la pénurie, et la pénurie c’est le choix entre la vie et la mort. À un moment, quelqu’un dira que Untel aura droit à l’électricité et que l’autre n’aura pas le droit à l’électricité, pour des raisons diverses : par conséquent, c’est le début de la dictature et du totalitarisme. Si l'on relie correctement les auteurs qui m’interpellent, notamment Albert Camus et Hannah Arendt, on va se retrouver effectivement dans ce choix qui n’en est pas un. Voulons-nous continuer d’être civilisés ou non ? Si l'on ne veut plus être civilisé, on peut partir sur la sobriété et la pénurie. Donc, l’essentiel, pour moi, c’est de revenir à l’utilisation de la science pour nous permettre d’avoir l’abondance et de gérer ensuite cette abondance. On peut gérer l’abondance sans la gaspiller, cela n’a rien à voir. Il s’agit simplement d’avoir la possibilité de se développer grâce à l’énergie, sans l’utiliser à des fins stupides. C’est ma façon de voir les choses.
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