Augustine Tuillerie : L’histoire extraordinaire de l’Institutrice aux millions d’élèves.
LITTÉRATURE
Michèle Dassas est auteure de plus d’une quinzaine d’ouvrages, dont neuf romans, elle s’est vu décerner en 2021 la Médaille d’or du mérite littéraire de l’Association Arts et Lettres de France pour l’ensemble de son œuvre. Dans son dernier roman, elle raconte l’histoire d’Augustine Tuillerie, alias G. Bruno, auteure du « Tour de la France par deux enfants », le manuel scolaire publié en 1877 qui marqua plusieurs générations d’écoliers. Cet ouvrage a connu un succès énorme. Il a été vendu à toutes les écoles, publiques ou religieuses, ainsi qu’aux collectivités locales et associations diverses, et a même atteint un tirage de 7, 4 millions d’exemplaires en 1914. Ce livre est aussi à l’origine de l’établissement du roman national sous la IIIe république.
Augustine Tullerie avait signé son livre sous le nom de G. Bruno. Michèle Dassas rappelle qu’à cette époque, « la plupart des femmes écrivaient sous un pseudonyme - je pense à George Sand - car il valait mieux se cacher pour être prise au sérieux, surtout pour rédiger un manuel scolaire. Elle avait aussi des raisons plus personnelles. Sa vie privée était très compliquée. J’ai eu accès à une correspondance inédite qui m’a permis de comprendre les raisons profondes de cet anonymat. Augustine commence sa vie à Laval. Il y a beaucoup de fabricants de toiles, mais son père a fait de mauvaises affaires et son entreprise périclite en 1848. Augustine a 20 ans et il songe à la marier à un négociant de toiles qui a 17 ans de plus qu’elle, mais qui a fait fortune. Il lui promet de renflouer son affaire. Cet homme se montre très rapidement violent et il essaye même de la tuer. Ils vont avoir un petit garçon, Jean-Marie Guyot, qui sera un philosophe très célèbre à la fin du XIXe siècle. À l’époque, le divorce n’est pas institutionnalisé et elle devra attendre longtemps, avec la promulgation de la loi Naquet en 1884. Elle pourra ensuite épouser l’homme qu’elle aime, son cousin germain, Alfred Fouillet, qui a également été un grand philosophe. »
Augustine Tuillerie était aussi une femme très pieuse : « C’est son éducation et c’est aussi l’éducation de nombreuses jeunes filles de l’époque. Elle est profondément sincère. La religion lui sera d’un grand secours pour traverser tous les malheurs qu’elle a eus dans sa vie. Dès le départ, elle a un don pour l’écriture. Elle écrit des romans qui ne seront jamais édités, car à l’époque il était difficile de se faire éditer pour une femme. Sa vocation était surtout de transmettre. Elle avait vraiment la vocation d’être enseignante. Elle arrivait à enseigner d’une façon très ludique, en racontant des histoires. C'est sans doute ce qui explique le succès du livre. »
Elle a été la première à avoir eu l’idée de mettre des enfants à l’honneur pour raconter des aventures. Ce livre a aussi inspiré d’autres écrivains, même à l'étranger, pour des succès comme « Le Club des Cinq » : « Elle a vraiment été un modèle. D’autres personnes ont essayé de l'imiter, sans réussir à avoir le même succès, parce que son « Tour de la France par deux enfants » a vraiment marqué la mémoire collective. C’était aussi la référence dans les écoles publiques, comme dans les écoles religieuses. Elle respectait totalement les consignes de l’instruction publique, en publiant de nombreuses références, et elle a donné envie aux jeunes de découvrir les richesses de la France, tout en enseignant la morale. Elle commence au début de chaque chapitre une leçon de morale, notamment sur le fait d’être courageux, charitable et d’aller jusqu’au bout. On est toujours récompensé de ses efforts. C’est une femme très enthousiaste car, même si la vie est dure, elle voit toujours l’avenir comme plein de promesses, en expliquant qu’il sera toujours meilleur que le présent et le passé. C’est vraiment très encourageant. »
On découvre que c’est à travers les différentes mutations de son époux dans toute la France qu’elle a eu l’idée d’écrire ce livre : « C’est ce qui lui a donné l’idée de créer cette aventure avec ces deux petits Lorrains. Au gré des mutations d’Alfred Fouillet, son mari, qui est enseignant, elle visite différentes parties de la France et elle s’enthousiasme pour les beautés de chaque région. C’est cette description de la France qui a contribué aussi au prestige de notre pays. Le livre a contribué à faire connaître aux petits Français leur pays. Il fallait aussi passer par l’apprentissage du français. Le message important porte sur l’unité nationale, en rappelant aux petits Bretons, aux petits Alsaciens ou aux petits Provençaux qu’ils font partie d’une même famille. C’est l’idée importante de l’enseignement public de la fin du XIXe siècle. Pour moi, cet ouvrage est aussi le témoignage d’une époque où tout pouvait être possible. Il y avait une vraie foi en l’avenir. »
Ce livre a été lu par plusieurs générations. Toutefois, au fur et à mesure des éditions, il y a eu des changements : « Au moment de la séparation de l’Église et de l’État, elle a dû opérer de grands changements, parce qu’il y a eu vraiment des critiques sur la forte présence de Dieu dans son livre. Même quand l’enfant disait « mon Dieu », il a fallu écrire « hélas ». Elle reprenait les directives de l’enseignement public de la fin du XIXe siècle, notamment sur la géographie et les sciences naturelles, mais aussi sur la vision du monde à cette époque. Elle avait vraiment un don exceptionnel de conteuse pour mettre en musique les préceptes de l’enseignement public. Il y a même eu un débat à l’Assemblée nationale, en 1910, sur le contenu du livre, car la droite a critiqué le retrait des références religieuses. La gauche lui demande d’enlever toutes les références religieuses et, de l’autre côté, on lui reproche d’avoir retiré un chapitre sur les tours de Notre-Dame... Elle se plie à toutes les consignes et son livre est tellement aimé qu’il continue son bonhomme de chemin. Même aujourd’hui, quand je fais des signatures, je rencontre des personnes qui se souviennent de cet ouvrage. Il a été lu par des millions et des millions de personnes ! »
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