De la déconstruction au wokisme: la science menacée.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Marcel Kuntz est directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’Université Grenoble-Alpes. Dans son dernier livre, il traite de la question sensible du wokisme, qui affecte tous les domaines, y compris la science. Nous l’avons interrogé et il estime que la situation est grave car les chercheurs ne sont plus libres de chercher : « Le wokisme, c’était peut-être une curiosité à un moment donné et l'on s’aperçoit que c’est un système coercitif qui veut imposer un certain nombre de concepts moraux. Maintenant, en science, on tente d’introduire de la morale dans la description des faits. Or, la science n’est pas faite pour dire ce qui est bien ou ce qui est mal, mais simplement ce qui est ou ce qui n’est pas. Je pense que c’est une vraie menace pour la science. Les dirigeants des organismes de recherche ont tendance à se soumettre à cela et c’est assez grave. »

Dans ce contexte, on comprend vite que la science de demain ne sera plus celle que l’on a connue : « On a une injonction très forte à chercher dans certains domaines. Certains vont vous dire que la science n’est plus là pour dire ce qui est vrai, ou ce qui est faux, donc on a aussi déconstruit la notion de vérité, on est dans le relativisme. La science doit maintenant être là pour dire ce qui est bien. Donc, cela limite grandement la liberté de chercher. C’est évident, le système prend une pente dictatoriale. J’ai été frappé de rencontrer des chercheurs qui ont connu l’URSS et qui ont immigré aux États-Unis, en pensant trouver la liberté, mais qui se retrouvent maintenant dans un système où ils voient des similarités avec le système soviétique qu’ils ont connu avant. C’est un monde fou qu’il est intéressant d’étudier. » D’ailleurs, Soljenitsyne avait vu ce basculement, tels des vases communicants, en disant que ce qu’il avait connu à l’Est, nous allions le connaître à l’Ouest, comme un effet de balancier… Marcel Kuntz souligne : « Cette phrase prend tout son sens aujourd’hui. Il y a beaucoup de gens qui nous ont alertés. On peut aussi parler de Pascal Bruckner. Allan Bloom, sur le déclin de la culture générale, a évoqué ce qu’il appelle « la fermeture des yeux » aux États-Unis, alors que c’était avant un pays basé sur la liberté. C’est pourtant une richesse qui a toujours fait la force des États-Unis. »

La pression est si forte qu’il y a des thèmes sur lesquels on ne peut plus sortir de la ligne officielle, concernant notamment le réchauffement climatique ou tout ce qui concerne la sexualité. Marcel Kuntz nous livre son analyse sur le comportement des scientifiques : « Je ne suis pas un négationniste du climat. Le climat se réchauffe, c’est évident, on voit bien les glaciers qui reculent. Mais, ce qui me frappe, c’est que les climatologues ont tendance à sortir de la description du climat pour passer à un stade de prescription politique. C’est très intéressant, puisque l’on sort de la neutralité de la science, qui avait été théorisée par Max Weber au début du XXe siècle, donc la neutralité des valeurs, mais maintenant on justifie le militantisme. Certains vont même jusqu’à dire que le scientifique doit devenir militant. Je m’oppose à cela, car le scientifique n’est pas là pour militer, sinon il se fâche avec une partie de la société. On peut parler du climat et de beaucoup d’autres sujets, notamment l’agriculture, car il y a des études douteuses qui sont présentées comme définitives et cela amène à ce que l’on appelle l’agri bashing. C’est également soutenu par les organismes de recherche qui sont contents de se mettre dans le camp du bien, en dénonçant les méchants pesticides, ou telle ou telle entreprise. Donc, la science devient militante, alors que ce n’est pas sa vocation. »

D’ailleurs, lorsque le scientifique émet une position, par exemple sur les pesticides, il est condamné à critiquer, car s’il ose y entrevoir le moindre bienfait, notamment sur le plan médical ou le fait de pouvoir nourrir des milliards d’habitants sur Terre, il est automatiquement disqualifié sur le thème : « Combien avez-vous touché ? ». Marcel Kuntz estime que cette interrogation sur l’argent permet d’esquiver tout débat : « J’ai observé cela depuis une vingtaine d’années. C’est toujours commode pour les gens de ne pas se remettre en cause. Il suffit de dire : « Cette personne est payée pour dire cela… » C’est facile pour disqualifier quelqu’un. Dans le wokisme, ce qui est plus grave, c’est que vous n’êtes pas simplement critiqué, puisque vous pouvez même perdre votre emploi. J’ai une liste d’actes de cancel culture aux États-Unis qui peuvent vous faire perdre votre job. Aux États-Unis, un professeur a évoqué le virus de la Covid en parlant du virus chinois, puisqu’il est apparu en Chine. Or il a été licencié pour racisme. C’est assez choquant. On voit que les accusations de racisme sont à géométrie variable, puisque vous pouvez parler de la grippe espagnole sans aucun problème, alors que l’origine de la grippe espagnole n’était pas en Espagne. À l’inverse, on sait que l’origine de la Covid était bien en Chine. Il y a beaucoup de gens qui ont été suspendus pendant des mois, ou qui ont perdu leur emploi. C’est vraiment effrayant. »

Marcel Kuntz est chercheur au CNRS, il a publié de nombreuses chroniques, notamment pour Le Figaro et il reconnaît pouvoir travailler librement : « Le CNRS me paye depuis des années. Il faut être honnête, on ne m’a jamais censuré, on ne m’a jamais forcé à dire telle ou telle chose. Il y a encore une grande liberté et je tiens à rendre hommage au CNRS. Je peux critiquer le fonctionnement du CNRS ou la bien-pensance de la direction de la communication. Je ne suis pas menacé. Personne ne va me téléphoner après notre interview en me disant que je n’aurais pas dû dire cela ! » Finalement, ce ne sont pas tant les politiques ou les hiérarchies qui freinent la liberté d’expression, mais le plus souvent les militants : « Cela passe par les réseaux sociaux. La résistance, c’est un état d’esprit et tout le monde n’est pas dans cet état d’esprit. Peut-être que les dirigeants des organismes de recherche ou des laboratoires n’ont pas envie de se retrouver dans des attaques ou des polémiques. Si vous parlez d’agriculture, vous pouvez vous faire insulter, mais cela ne va pas très loin. Mais si vous abordez la question de l’islamisme, cela devient plus dangereux. On est toujours dans le « pas de vagues ». Je m’intéresse au débat public, je n’ai pas été censuré, mais je n’ai pas été soutenu non plus. »

En conclusion, nous avons demandé à Marcel Kuntz pourquoi, selon lui, le wokisme remet en cause les fondements de notre société : « Il remet en cause l’universalisme qui est issu des Lumières, ce que j’appelle la phase moderne. Ce sont des valeurs universelles européennes, comme l’égalité entre les hommes et les femmes, le refus de la torture ou l’abolition de l’esclavage. On s’autoflagelle en remettant en cause un universalisme que nous avons apporté au monde et que beaucoup de pays ont accepté. La déconstruction traduit une haine de la civilisation occidentale qu’il faut détruire. Il faut détruire tout ce qui nous rattache aux acquis de notre civilisation et au passé. Et, si l'on parle du passé, il faut en parler de manière négative, en disant que tout est noir. » Sauf lorsqu’il s’agit de la Révolution française... Mais Marcel Kuntz rappelle que « que les révolutionnaires détestent les réformistes qui empêchent les révolutions et l’on retrouve cela dans le wokisme. »

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