Cela vous étonne que l'on ne trouve plus de profs ?

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Cette semaine, dans cette rubrique littéraire, nous évoquons l’attractivité du métier de professeur avec Sylvain Bersinger, économiste et analyste chez Asterès. Dans son dernier ouvrage, il raconte son parcours d'enseignant et il explique les raisons qui l’ont incité à abandonner ce métier : « C’est un livre assez personnel et c’est toujours un exercice intéressant, avec quelques années de recul, de revenir sur une expérience et de la partager. Actuellement, il y a cette crise des vocations dont on parle beaucoup. J’ai commencé ma carrière, en étant trois ans dans l’enseignement, mais j’ai décidé de ne pas continuer. Mon cas n’est pas isolé. Il y a beaucoup de jeunes professeurs qui partent assez vite et beaucoup de jeunes hésitent à aller vers l’enseignement. Donc, j’ai décidé de réfléchir sur ce sujet. »

Sylvain Bersinger n’a pas enseigné la matière la plus séduisante chez les jeunes, puisqu’il était professeur d’économie : « On dit toujours que les Français ont des blocages en matière d’économie. Je ne sais pas, je suis plus modéré. Nos amis anglais ont voté pour le Brexit, donc je me dis qu’en France nous ne sommes pas aussi loufoques qu’on veut bien le dire. L’économie est plus ouverte sur le monde de l’entreprise et les reconversions sont peut-être plus simples si vous êtes professeur d’économie, que si vous êtes professeur de philosophie. Il y a beaucoup de professeurs qui en ont un peu ras le bol, mais je n’ai pas l’impression que cela se focalise sur certaines matières plutôt que d’autres. Donc, je ne suis pas convaincu que la discipline que l’on enseigne soit un facteur déterminant. » L’auteur ajoute : « Mon expérience a été principalement au lycée et je pense que le bloc secondaire, entre le collège et le lycée, est assez semblable. Les formations sont assez identiques. La problématique de la maternelle et du primaire est sensiblement différente. J’en parle beaucoup moins, parce que je n’ai pas d’expérience dans ce secteur. »

Sylvain Bersinger revient sur les raisons qui conduisent de nombreux jeunes à vouloir enseigner, évidemment on les connaît, c’est surtout le désir de partager une passion : « Sur le fait que l’on ait envie de faire ce métier, on retrouve souvent ces mêmes raisons. C’est le fait d’aimer une discipline et la partager, et l'on est aussi au contact des élèves. Parfois, les classes peuvent être un peu pénibles, mais le contact est toujours très intéressant et il est très valorisant de voir les élèves progresser. »

Maintenant, nous évoquons aussi les raisons qui poussent de nombreux professeurs à abandonner ce métier : « Il faut bien admettre qu’il y a des classes qui sont parfois difficiles. Il faut avoir une autorité pour tenir les classes. Cela peut varier du simple au double selon l’ambiance de la classe et c’est quelque chose à ne pas négliger. Malheureusement, on n’y peut pas grand-chose, on ne peut pas changer les élèves. On aborde souvent la question de la rémunération. Les salaires ne sont pas mirobolants, tout le monde le sait, mais je ne pense pas que ce soit le sujet principal. Le gros problème, c’est l’organisation administrative de la carrière d’un professeur. La manière dont les enseignants sont recrutés, dont les déroulés de carrière s’enchaînent, ou la façon dont les professeurs sont évalués, tout cela est à étudier. Il y a une manière de penser la carrière des professeurs que je trouve un peu absurde. Par exemple, les évaluations des inspecteurs : l’inspecteur prévient deux mois à l’avance de sa venue, le professeur a tout préparé à l’avance et le cours n’est pas du tout le même que celui qu’il aurait fait en temps normal. La progression des salaires à l’ancienneté ne prend pas en compte d’autres critères. Pourquoi un professeur de 60 ans serait-il forcément meilleur qu’un professeur de 25 ans ? Pourquoi doit-il être mieux payé ? Il y a aussi l’évolution de carrière. On peut adorer l’enseignement, mais penser que l’on va faire le même métier toute sa vie, face au même type de classe, cela peut être un peu rebutant quand on est jeune. On ne facilite pas suffisamment les reconversions et j'estime qu’il faudrait donner davantage la possibilité aux professeurs de passer quelques années dans le privé, ou dans une autre administration, puis de revenir. Une salle des profs, c’est très souvent un univers social très fermé, avec des gens qui ont exactement le même parcours, qui font le même métier toute leur vie, c’est un peu dommage. En ouvrant davantage les possibilités de carrière, on attirerait plus de jeunes. Peut-être que certains partiraient plus facilement, mais beaucoup reviendraient aussi. Quand on sait que l’on peut changer de carrière, on est aussi plus attiré pour venir. Tout cela permettrait de rendre le métier plus attractif. »

Dans ce contexte, faudrait-il instaurer un système concurrentiel dans l’enseignement ? Sylvain Bersinger précise son propos : « Je reste totalement favorable à une école gratuite. Je ne parle pas forcément d’une concurrence entre les établissements. Il s’agit de donner aux professeurs la possibilité d’avoir plusieurs carrières dans une même carrière. Quand vous êtes en salle des profs, la moitié des profs aimeraient faire autre chose, mais cela ne veut pas dire qu’ils ne voudraient plus jamais enseigner de leur vie et qu’ils regrettent les années passées. Quand vous passez 30 ans à faire le même métier, parfois dans le même établissement, une forme de lassitude se crée. Il ne s’agit pas de mettre les établissements, ou les professeurs, en concurrence les uns avec les autres, mais de donner la possibilité à un professeur d’aller faire un autre métier. Par exemple, un professeur d’économie pourrait exercer un autre métier, comme travailler dans une entreprise et, quand il reviendrait, cette expérience serait valorisée sur le plan salarial. On n’incite pas du tout les évolutions de carrière et l'on n’incite pas du tout les gens qui sont dans le privé, ou dans d’autres administrations, à venir enseigner. Je discute avec de nombreux économistes qui aimeraient bien pouvoir enseigner quelques années dans un lycée. Ils ont une quarantaine d’années, mais en arrivant dans ce métier ils seraient considérés comme des débutants ou des vacataires. Il n’y a vraiment aucune incitation. Il ne s’agit pas de considérer l’école comme une entreprise, mais de donner un peu plus de souplesse aux carrières, parce que je pense qu’énormément de jeunes n’ont pas envie de faire le même métier dans un milieu très formaté sur l’ensemble de leur vie professionnelle. »

En résumé, Sylvain Bersigner préconise d’instaurer davantage de passerelles entre le public et le privé et surtout de permettre à des professeurs de quitter l’enseignement pendant quelques années, puis de revenir. Cependant, si un professeur de marketing a l'opportunité de devenir directeur du marketing de Coca-Cola ou de L’Oréal, on n’est pas certain de le revoir ! Réponse de Sylvain Bersinger : « Si vous faites tout pour que les gens ne partent pas, vous ne leur donnez aucune envie de venir à la base, donc vous obtenez un résultat contraire à celui recherché. Un certain nombre de gens peuvent avoir des salaires intéressants dans le privé, à un moment ils n’ont plus de prêt immobilier, donc ils peuvent être prêts à accepter une certaine baisse de salaire pour se lancer dans l’enseignement. Un certain nombre de gens ne valorisent pas simplement le salaire. On voit bien des cadres supérieurs devenir peintres ou aller élever des moutons dans le Larzac… »

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