Demain : la fin de l’insouciance ?
LITTÉRATURE
Raphaël Rossello, est banquier d’affaires et conseiller d’Arnaud Montebourg. Il est l’auteur de « Demain : la fin de l’insouciance ? » publié à la fin de l’année dernière. Dans cet ouvrage, il estimait que le recours au crédit massif pour atténuer les effets de la récession à venir ne pouvait plus être envisagé. Qu’en est-il aujourd’hui, avec la réforme des retraites censée calmer les marchés financiers ? Il nous a paru intéressant de lui demander ce qu’il dirait à Emmanuel Macron à la suite de son discours de lundi soir, 17 avril : « J’adorerais pouvoir lui parler, même si je suis à peu près certain qu’il ne m’écouterait pas, parce qu’il est victime du caractère brillant de sa forme d’intelligence. J’ai côtoyé beaucoup d’hommes de cette nature qui, certains du fait qu’ils ont un raisonnement parfait, avec beaucoup de cohérence, se trouvent aveuglés par cette recherche et ils ne voient pas la réalité ». Est-ce aussi pour cela que le peuple estime être méprisé ? L’auteur explique : « D’une certaine façon, le peuple a raison. J’ai été souvent confronté à ce profil de gens que l’on dit intelligents, mais c’est faux. L’intelligence, c’est d’abord la capacité de l’être humain à s’adapter. Or, Emmanuel Macron est très cultivé, il a une vélocité intellectuelle très forte, mais si nous étions tous les deux tout nus dans la jungle, je m’en sortirais, et pas lui, parce qu’il n’a pas la capacité à s’adapter et, surtout, à espérer. »
Lorsque Valéry Giscard d’Estaing allait dîner chez les Français, ou allait à la rencontre des éboueurs, il avait cette capacité d’adaptation : « Il avait un discours de sincérité parce qu’il avait eu une expérience de terrain et il savait que, derrière l’électeur, il y a un citoyen et, derrière le citoyen, un être humain avec ses forces et ses faiblesses. L’être humain a besoin d’une espérance. Or, ce qui manque dans le discours d’Emmanuel Macron, c’est un discours sur le futur que le peuple ne conçoit pas, donc il lui enlève ce qui est l’essence de la vie d’un être humain, à savoir la recherche de l’espoir. Nous sommes le seul animal pensant qui ait besoin d’espoir. On a connu l’espoir pendant des siècles, pour des raisons religieuses, ensuite pour cette notion de progrès qui associait les conditions de vie, la démocratie et les droits de l’homme. Depuis le néo-libéralisme, nous n’avons plus eu des hommes qui ont une vision du monde, mais des hommes qui ont une vision comptable de gestion. Par rapport aux problèmes de la retraite, quand je dénonce ce que j’observe depuis plus de 20 ans, je plonge beaucoup de mes camarades dans un gouffre de perplexité. Malheureusement, comme Emmanuel Macron s’est mis à dos une majorité de Français, dans les mois qui vont venir, la probabilité que nous connaissions une crise de nature financière est forte et c’est à ce moment-là que le président des Français va devoir rassembler autour de lui des gens qui vont souffrir de cette nouvelle crise. Il faudrait qu’il apparaisse comme étant celui qui porte l’espoir de s’en sortir. Le gestionnaire se dit que les choses vont se calmer, que tout va rentrer dans l’ordre et qu’il va pouvoir lancer un grand débat pour démontrer sa supériorité. Je suis certain qu’il a les outils qui lui permettent de partager mon sentiment : alors, pourquoi ne décrète-t-il pas une mise en attente ou une non-promulgation de la loi pour justement montrer qu’il est à l’écoute du peuple ? Quand le peuple sera dans une vraie souffrance, en raison de la crise financière, pas celle d’aujourd’hui, celle de demain, il devra rassembler les Français, car ce sera vraiment nécessaire ».
Jacques Attali a confirmé que cette réforme des retraites était nécessaire pour rassurer les marchés financiers et, sur ce point, Raphaël Rossello souligne : « Le néolibéralisme est une technique de gestion des nations qui repose sur la problématique des marchés financiers. Avant, la finance était au service de l’économie et l’économie était au service de l’homme. Aujourd’hui, l’homme est au service de l’économie et l’économie est au service de la finance. J’ai vécu cette bascule et, de ce point de vue, Jacques Attali a raison. Cependant, Jacques Attali est dans une ambiguïté : il ne cesse d’être alarmiste, au-delà de ce que je peux l’être, alors qu’Emmanuel Macron, qui entend rester dans l’histoire, doit avoir un coup d’avance sur son peuple qui ne voit pas venir la vague déferlante de la crise économique. Il doit impérativement démontrer qu’il est à l’écoute, parce qu’il va être dans l’obligation de rassembler les Français avant le terme de son mandat ».
Pourtant, la gouvernance par la peur entraîne un effet de sidération qui permet de nettoyer les cerveaux des rancunes passées. Le pouvoir ne table-t-il pas là-dessus ? « C’est un pari. Le néo-libéralisme s’appuie sur de grandes entreprises internationales, la gestion par le stress est une donnée, et c’est même enseigné. On peut tromper quelqu’un tout le temps, on peut tromper tout le monde quelque temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. Nous sommes dans cette problématique. Mes collaborateurs me disent que j’ai tort, car les fonds de pension font d’excellentes performances depuis 30 ans. En 1988, après la crise, au lieu d’assainir les marchés, on a dopé l’industrie de la valeur avec des mécanismes qui sont toujours liés à la dette. Aujourd’hui, nous sommes à des niveaux stratosphériques. Par exemple, je dis que Tesla ne vaut pas 5 % de sa capitalisation boursière. Selon les règles éternelles du capitalisme, qui est l’actualisation du cash sur une certaine période, cette société devrait perdre 95 % ! Quand je dis cela, mes camarades analystes m’expliquent que je n’intègre pas tel ou tel facteur… Si l'on prend sa température avec son thermomètre, sous la langue ou sous son bras, ce sera différent, donc on n’a pas le droit scientifiquement de changer le thermomètre. On a fait cela partout. Il va y avoir un moment de vérité, c’est la loi de la pesanteur : à partir de ce moment, la problématique des marchés financiers explosera, parce que le socle n’est pas celui des algorithmes, mais la situation des entrepreneurs qui ont besoin chaque matin de conquérir des clients. Le peuple va se retrouver dans une situation de stress et il y aura tellement de rancœurs cachées, que les gens ne croiront plus au discours d’Emmanuel Macron quand la crise sera là. D’ailleurs, je voudrais rappeler que cette réforme n’est que l’accélération de la loi Touraine. J’ai aussi expliqué à des clients norvégiens qu’ils partaient à 67 ans avec seulement 40 ans de cotisations, alors que nous sommes à 43 ans. Par rapport à tous les pays du Sud, 43 ans c’est très long, donc il faut arrêter de dire que l’on ne travaille pas ! » Il ne faut pas oublier que nos cotisations sont aussi plus élevées : « C’est exact. Le déficit prévu, qui concerne la paix sociale, est en fait calculé sur deux erreurs, notamment le taux de croissance de la productivité du travail, qui est le vrai paramètre de la production de richesses. Ils ont pris 0,7 %, cela n’existe plus depuis des années car, quand on regarde les pays de l’OCDE, on observe qu’il y a un effondrement depuis les années 70 et qu’il y a même maintenant une décroissance de la productivité du travail. Donc, le gouvernement fonde une réforme impopulaire sur un postulat erroné. Cela veut dire que la réforme, qui passe dans la souffrance, va devenir inopérante dans quelques années. Il y a aussi la notion de taux de chômage équivalent temps plein : le taux de chômage qui nous est donné est fixé par des règles extrêmement accommodantes depuis l’avènement du néo-libéralisme. Mais, quand on regarde il y a quelques années en arrière, lorsqu'il y avait un vrai niveau d’emploi, l’immense majorité du travail était du temps plein. Or, quand on nous parle d’équivalent temps plein, on est semble-t-il autour de 30 % en France et de 35 % aux États-Unis. Cela signifie que l’on va attendre vers un actif pour un retraité. Si la contribution ne concerne que 70 % de la masse des gens qui sont au travail, c’est-à-dire ceux qui sont capables de supporter un prélèvement, c’est tout le problème ».
« Demain. La fin de l’insouciance ? » de Raphaël Rossello est publié chez Mareuil Éditions.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.