Vers la révolution : Et si la France se soulevait à nouveau ?
LITTÉRATURE
Il est rare, dans cette chronique, que soit cité un titre publié il y a déjà cinq ans. Mais vous allez comprendre pourquoi nous évoquons cette semaine le livre de Fabrice Grimal. En effet, dans cet ouvrage paru en 2018, celui qui a été un animateur du mouvement des Gilets jaunes, prédisait une révolution en 2023. L’auteur raconte comment il a travaillé sur cette théorie : « C’est un faisceau d’indices, entre des signaux faibles et des signaux plus forts. J’ai eu l’idée d’écrire ce livre en 2014, mais comme ce n’est pas mon travail, j’ai mis un certain temps pour le rédiger et trouver mon premier éditeur. Il a été publié début 2018, avant l’arrivée des Gilets jaunes en novembre 2018. Sur les réseaux sociaux, on voyait toutes les thématiques révolutionnaires sortir. Il y a eu aussi le mouvement Nuit Debout. J’ai tenté d’imaginer ce qui se passerait s’il y avait une révolution en France, notamment les thèmes, les motifs, les populations concernées et les méthodes d’action. J’ai essayé de débroussailler tout cela et j’ai émis l'hypothèse qu’il y aurait une série de troubles très forts, quelques mois avant les Gilets jaunes, en expliquant que la première vague avait toujours tendance à échouer et que c’était toujours la deuxième vague, avec ses vétérans et des troupes supplémentaires, qui pouvait vraiment faire basculer les choses. J’avais laissé passer un cycle de Kondratieff en attendant une prochaine crise financière et j’avais laissé passer une année sans Coupe du monde. Je partais du principe que les Français ne feraient rien une année de Coupe du monde : c’était une erreur de ma part, puisque nous avons gagné la Coupe du monde en 2018 et on a directement enchaîné avec les Gilets jaunes. Pour le reste, j’ai eu la chance ! »
Fabrice Grimal avait également prédit la réélection d’Emmanuel Macron en 2022 : « C’était relativement facile à prévoir, vu le blocage du pays, et je n’étais pas seul à anticiper cela ». Imaginons que Marine Le Pen se retrouve face à Édouard Philippe en 2027, on assisterait donc au même scénario… Fabrice Grimal estime qu’il peut y avoir « une anomalie démocratique et Marine Le Pen arrive, malgré tout ce qui la plombe, à dépasser les 50 %. Effectivement, il y aurait peut-être une cohabitation à l’Assemblée nationale et elle se retrouverait rapidement en opposition avec l’Union européenne. Autre hypothèse : on arrive au pouvoir avec de grands discours populistes mais, une fois au pouvoir, on se range à l’avis de Bruxelles, de Washington et des marchés financiers, et rien ne change. Ce serait du carburant pour de futurs soulèvements ».
Les outrances de l’extrême gauche peuvent-elles servir le régime en place ? Selon Fabrice Grimal, « la révolution n’est jamais déclenchée par le peuple, mais par les outrances du pouvoir. C’est la contre-révolution qui déclenche la révolution. C’est un excès de certitude du pouvoir qui lui fait dire des choses qu’il ne devrait pas dire et qui sont perçues comme des provocations. Par exemple, avant les Gilets jaunes, on parlait de la France qui fume des clopes et qui roule au diesel, des gens qui ne sont rien et, ensuite, on a entendu : « J’ai envie d’emmerder les Français ». Il y a la réforme des retraites. On nous a expliqué pendant 35 ans que la démographie nous obligeait à modifier le système des retraites, mais la démographie a changé. Or, on fait quand même cette réforme des retraites. C’est cet ensemble de choses qui provoque le ras-le-bol. Ce n’est pas le ras-le-bol d’une majorité, puisque la majorité reste toujours chez elle, ceux qui se plaignent des grèves ne sont pas ceux qui s’opposent. La question est de savoir si la minorité active est suffisamment active et suffisamment large pour emmener avec elle une large partie de la population. Les Gilets jaunes ont été soutenus, au plus fort, par 80 % de la population, et la réforme des retraites est reniée par 75 % de la population. Donc, ce sont des proportions énormes ».
Alors, n’y a-t-il pas un risque d’essoufflement des mouvements de grève, notamment avec l’arrivée du printemps ? Fabrice Grimal explique qu’il a manqué aux Gilets jaunes le relais institutionnel que peuvent offrir les syndicats : « En 1968, il y avait une alliance objective entre les bourgeois parisiens, les étudiants et les syndicats. C’est ce qui a manqué aux Gilets jaunes. Il y a aussi une absence de cadres, c’est-à-dire la classe intermédiaire, qui aurait pu prendre cet événement pour le mener plus haut. Ce qui manque aujourd’hui aux syndicats, c’est une assise réellement populaire. On a l’impression qu’il n’y a que l’extrême gauche dans la rue. Cette extrême gauche n’a aucune légitimité. Souvent, les black blocs sont des auxiliaires du pouvoir. On empêche les policiers d’intervenir, alors qu’on les voit monter dans le RER avant les manifestations. Pour l’instant, c’est un jeu, cela marchera vraiment quand tout le monde s’y mettra ensemble. Les syndicats ont une limite : les finances de leurs adhérents. Pour l’instant, les caisses de grève fonctionnent très bien mais, dès que l’on va penser aux vacances, les grèves vont sans doute ralentir ».
Face à cela, la France populaire semble divisée en deux, entre les électeurs du RN et ceux de la NUPES : « Dans les deux cas, on personnifie. Les uns s’attaquent aux immigrés, les autres s’attaquent à la figure emblématique d’un milliardaire comme s’il était absolument responsable de tout. Le problème de la France, ce n’est pas d’avoir Bernard Arnaud ! Le problème, c’est qu’Emmanuel Macron obéisse aux banquiers. À l’époque du général de Gaulle, il y avait un équilibre, un État stratège, qui ne décidait pas de tout, mais qui pouvait superviser les choses et faire respecter la loi. Aujourd’hui, ce qui pose un problème, c’est une certaine partie des fonctionnaires. Il y a une grande partie des fonctionnaires qui sont des serviteurs de l’État, qui font bien leur travail, cela représente les trois quarts des fonctionnaires en général. Le quart restant des hauts fonctionnaires est à vendre. Ils passent dans des banques, ils reviennent à Bercy, ils monnayent leur carnet d’adresses… Ces hauts fonctionnaires, que l’on retrouve ensuite dans des cabinets de conseil, travaillent pour le compte des marchés financiers et tout ce que cela implique ».
En conclusion, nous avons demandé à Fabrice Grimal si le cliché avec les jeunes qui votent NUPES, les adultes qui votent RN et les retraités qui votent Macron reste encore valable : « C’est une photo qui a l’air juste. Quand on analyse les équilibres des dernières élections, Emmanuel Macron a été élu par les retraités et les écologistes ont gagné des villes parce que personne n’est allé voter, à part un certain électorat bobo qui a propulsé des écolos qui ne dépassent jamais les 5 % au niveau national. Cela ne fonctionne que dans les villes, puisque personne n’en veut dans les campagnes. Après, il faut zoomer sur la photo. Les jeunes, c’est le seul électorat des écolos, mais c’est aussi le premier électorat du RN… Dans la jeunesse, le phénomène de cette dernière élection, c’était Éric Zemmour. Je connais une famille d’enfants métis, franco-camerounais : or, tous les enfants de cette famille et tous leurs copains de fac ont voté Zemmour ! Dans les gens qui travaillent, c’est là que l’on trouve l’essentiel des abstentionnistes, particulièrement chez ceux qui n’étaient pas particulièrement intéressés par la politique dans leur jeunesse. Chez les anciens, il y a un côté très conservateur. Les gens touchent leur retraite, ils aiment l’Europe, c’est quelque chose de très important pour eux. À l’inverse, les jeunes se moquent complètement de l’Europe aujourd’hui. Pour eux, c’est un truc de vieux. On leur montre une photo de Jean Monnet en noir et blanc, ou de Robert Schuman qui signe son papier en 1952 : pour eux, c’est vieux… En même temps, chez les personnes âgées, on trouve énormément de votes identitaires, puisque ce sont eux qui ont vu le pays changer. Donc, il y a de la radicalisation de tous les côtés et à tous les âges, sauf chez les 30 et 45 ans qui sont les plus abstentionnistes ».
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