Paroles d’honneur : Lettres à la jeunesse.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Après quarante-trois années d’une carrière militaire qui l’a conduit à devenir chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers s’adresse aux jeunes dans son dernier ouvrage, intitulé « Paroles d’honneur : Lettres à la jeunesse ». Il souhaite leur transmettre ce qui se fait encore dans le cadre militaire, où l’on s’instruit pour vaincre, autour de principes de vie tels que le courage, le devoir et la fidélité. Pierre de Villiers répond aux questions de Yannick Urrien : « C’est la pertinence de la transmission qui est mon moteur : transmettre ce que j’ai appris pendant quarante-trois ans dans l’armée, au service de soldats magnifiques, de marins et d’aviateurs, tout cela pour la France. Ce sont 45 lettres destinées aux jeunes. Il n’est pas facile d’être jeune aujourd’hui, notre période a des difficultés spécifiques, et je propose des points d’ancrage pour avancer en toute sécurité, avec efficacité. Je défends des qualités clés dans la période de crise que nous vivons, mais aussi quelques valeurs qui font leurs preuves au quotidien dans l’armée, puisque nous incorporons 25 000 jeunes chaque année dans les armées françaises. Je résume tout cela en disant qu’il faut revenir à quelque chose de simple. De la même manière que l’on aime ses parents, sa famille, son village et sa région, il faut apprendre à aimer la France. Je constate que les jeunes sont très sensibles à ce discours qui n’est pas un discours de process, de rationalisation, de gain de productivité ou d’intelligence... C’est d’abord un discours de tripes, de convictions, de raison d’être et d’engagement. »

Le général Pierre de Villiers souhaite aussi faire prendre conscience aux jeunes de l’importance de la Nation : « La pandémie a été un accélérateur formidable des différentes tendances. Cela n’a pas changé fondamentalement la bonne marche du monde, encore moins de notre pays, mais cela a accéléré toutes les tendances que nous observons depuis une dizaine d’années. J’étais en opérations en Afghanistan en 2006 et en 2007, je commandais 2 500 soldats de 15 pays différents, la plupart du temps des pays européens, et j’ai constaté que l’on pouvait travailler en coopération, au sein d’une coalition, sur ce qu’il y a de plus sensible, en allant même jusqu’au sacrifice suprême, c’est-à-dire donner et recevoir la mort, et c’est un test en grandeur réelle. En revanche, j’étais obligé de faire avec les Nations, car on ne pouvait pas commander un soldat turc comme un soldat italien, danois ou français. Si je n’avais pas su ce qu’était une Nation avant cette expérience, je l’aurais compris en étant sur place. On ne peut pas s’affranchir des Nations. Une Nation, c’est une communauté d’hommes et de femmes qui vivent ensemble sur un territoire, avec des valeurs communes. La patrie est la terre des pères et il faut revenir à ces choses simples. Je rencontre des jeunes qui ont entre 20 et 30 ans, de tous les milieux sociaux, dans les campagnes, les villes ou les cités, et ces jeunes attendent ce sentiment d’appartenance à quelque chose qui nous dépasse. Il ne vous a pas échappé qu’à l’issue de la finale de football perdue par la France, de nombreux jeunes sont allés sur les Champs-Élysées avec des drapeaux français à la main, il y a quelques années, on aurait dit que c’était du nationalisme ou de l’extrémisme, alors qu’aujourd’hui on dit que les gens retrouvent la fierté française. »

Le général, qui donne souvent des conférences à des entrepreneurs, aime faire des parallèles avec l’univers du management : « Il y a trois mots qui sont essentiels aujourd’hui et qui sont extrêmement actuels. Le premier, c’est la confiance, la confiance en soi et la confiance dans les autres, ce sont deux confiances en équilibre. Quand il y a trop de confiance en soi, on n’a pas confiance dans les autres. Parfois, quand on délègue trop, c’est que l’on n’a pas confiance en soi. Cette confiance est fondamentale, car c’est ce qui crée l’obéissance d’amitié. L’ordre est exécuté avant d’avoir été donné. C’est l’inverse de la contrainte. La confiance, c’est le carburant de l’autorité. C’est d’ailleurs mon deuxième mot, l’autorité au sens étymologique : c’est-à-dire faire grandir, faire croître, élever vers… C’est un mouvement du bas vers le haut, et non pas du haut vers le bas, qui est l’autoritarisme. En France, quand on parle autorité, on pense souvent autoritarisme, c’est une erreur. L'autorité, c’est ce qui permet de mettre en ordre. On apprend cela quand on est jeune officier. On devrait réapprendre cela dans les écoles de formation des dirigeants. Le troisième mot-clé, c’est stratégie. On a perdu le sens de la stratégie. On est dans la petite tactique, on est dans le comment et le moyen, mais pas dans l’objectif et dans la fin. Ce monde de l’urgence ignore les priorités. C’est la dépêche AFP de l’après-midi, alors que normalement, un dirigeant digne de ce nom doit voir loin avec une stratégie de long terme. Comment peut-on emmener des gens loin, vite et fort, si l'on ne sait pas exactement où l’on va ? On manque de vision. Toujours autour de ce mot de stratégie, il faut assumer cette anticipation nécessaire, avec le degré d’incertitude qu’elle comporte, c’est-à-dire l’évaluation des risques, dans leur intensité et dans leur probabilité d’occurrence. Aujourd’hui, on a perdu une qualité, j’observe cela partout : c’est le sens de l’audace, l’anticipation et la maîtrise des risques. »

Évoquons maintenant les questions militaires. On nous martèle que notre armée doit s’adapter aux guerres technologiques, à la guerre cyber, alors qu’après le 11 septembre on nous a expliqué que nous étions beaucoup trop modernes et trop cyber, donc inefficaces face aux djihadistes qui combattent encore comme au Moyen Âge. L’avenir est-il de concilier le renseignement humain de quartier et le renseignement de très haute technologie ? Pierre de Villiers rappelle que « le rôle de l’État est de devoir faire face à toutes les menaces, car l’État est là pour protéger la France et les Français. On paye suffisamment d’impôts pour avoir droit à cette protection. Il faut que nous conservions notre modèle global, qui est un modèle en difficulté, car nous avons fait plusieurs impasses depuis une quarantaine d’années et notre modèle d’armée est attaqué sur les effectifs, les équipements, la logistique et la technologie. Entre 2010 et 2015, nous avons perdu plus de 40 000 postes, ce qui est colossal, avec un Livre blanc qui expliquait au même moment que le monde était de plus en plus dangereux et que les missions seraient de plus en plus compliquées. Mais cela ne gênait personne... Il faut garder notre modèle global en étant capables de faire face aux deux lignes de conflictualité majeure que nous avons aujourd’hui : le terrorisme islamique radical, qui est une idéologie qui utilise la barbarie, non pas comme moyen, mais comme fin, et le retour des États puissances qui sont pour l’essentiel des anciens empires qui cherchent à regagner leur influence perdue et qui ont des stratégies à trente ou cinquante ans. Pendant que nos démocraties vont d’élection en élection, ils vont de génération en génération. Nous faisons face à ces deux lignes de conflictualité et il faut analyser les missions qui en découlent pour nos armées, donc les moyens en équipements, en hommes, en stratégies ou en finances. Ce n’est pas le volume financier qui doit conditionner le modèle d’armée, c’est bien l’analyse des menaces, des missions, et les moyens qui doivent suivre. C’est toute la difficulté de la loi de programmation militaire qui est actuellement en étude. C’est bien long. On est en économie de guerre, mais on n’est pas en procédure de guerre. L’administration n’accélère pas les procédures, c’est le moins que l’on puisse dire, mais il faudra évaluer le modèle d’armée à l’aune de cette double capacité, pour faire face au terrorisme et faire face aux combats de haute intensité, comme celui auquel nous assistons en ce moment entre les Russes et les Ukrainiens. La guerre de l’information fait aussi partie de ces nouveaux théâtres, sans oublier l’espace, le cyber, et même les fonds marins. C’est un chantier énorme. On ne réalise peut-être pas suffisamment que nous sommes dans un point de bascule. Nous avons quitté le monde bipolaire et nous sommes entrés dans un monde multipolaire qui n’a pas trouvé son nouvel équilibre. Le problème, c’est que nos stabilisateurs automatiques, c’est-à-dire les organisations internationales qui ont été mises en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ne sont plus capables de faire face à ces lignes de conflictualité que je vous ai décrites. »

Enfin, en conclusion de cet échange, le général explique que son livre s’appelle « Paroles d’honneur » parce que « les mots sont aussi des idées et aujourd’hui les mots ont perdu leur sens. On n’ose plus dire les choses avec vérité, donc ce sont des mots un peu vides de sens, alors que la jeunesse a besoin de sens. La jeunesse veut savoir avant d’exécuter, elle veut comprendre pourquoi on lui demande de faire cela et quel est le sens exact. Est-ce utile pour la planète ? Est-ce utile pour la société ? Est-ce utile pour mon village ? Cela commence par le sens des mots, mais un sens authentique et honnête, pas un débat balzacien, en l’occurrence la comédie humaine, avec des éléments de langage. La jeunesse veut la vérité. À Versailles, récemment, j’ai rencontré 600 jeunes, ce sont les futurs dirigeants de notre pays. J’ai bien senti qu’ils cherchaient une rencontre avec quelqu’un d’authentique, pas quelqu’un qui vient leur raconter quelque chose pour avoir plus de pouvoir ou pour faire passer un message de communication, mais quelqu’un qui vient leur parler avec le cœur et en vérité. La vraie loyauté, c’est de dire la vérité. C’est comme ça que les jeunes veulent : non pas la communication, mais la parole, la parole d’honneur. »

« Paroles d’honneur : Lettres à la jeunesse » de Pierre de Villiers est publié chez Fayard.

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