Paroles de soignants suspendus.
LITTÉRATURE
Dans un livre engagé, Elsa Ruillère revient sur la condition de ces soignants suspendus : érigés en héros au moment de la crise sanitaire, ils sont devenus les bannis du système. Cet ouvrage dénonce aussi la maltraitance qui s’est abattue sur les professions du soin, du secours, du médico-social et de la santé, dans les secteurs privés et publics. Elsa Ruillère, assistante de gestion de formation, a rejoint en 2018 le Groupement Hospitalier Portes de Provence (GHPP), à Montélimar. Elle est représentante du personnel depuis 2020 et son syndicat est le premier à avoir répondu aux annonces de la loi du 5 août 2021 par un préavis de grève et à manifester contre celles du 12 juillet 2021. Cette grève a été très médiatisée, ce qui a entraîné une multitude d’appels de toute la France. À l’initiative du collectif local « Unis 2607 », Elsa Ruillère coordonne maintenant les Collectifs Unis en France. Elle donne la parole à ces personnes en évoquant les discriminations subies, les difficultés financières rencontrées, leur marginalisation et les moyens de pression mis en place par leur hiérarchie pour les faire céder : « Il faut dire la vérité. Il faut que les gens soient au courant de cette situation car, quand on discute avec les gens, on s’aperçoit qu’ils ne suivent pas toujours l’actualité. Donc, il est important que les gens sachent quelle est leur situation. »
Cette affaire est délicate, car une majorité de la population, selon les enquêtes, reste hostile à la réintégration des personnels soignants non vaccinés. Nous avons interrogé Elsa Ruillère : « Chacun a le droit de penser comme il le souhaite, sauf les soignants qui sont obligés de se vacciner. Beaucoup de soignants n’ont pas voulu céder à la vaccination pour des motivations diverses. Il y a le manque d’information, le manque de confiance aussi, à force d’être piétinés, c’est un peu la goutte d’eau qui a fait déborder le tonneau. On aurait dû nous laisser faire un choix ». Certains disent que ces soignants sont dangereux pour les autres : « Quand un corps ne prend pas l’anticorps d’un vaccin, ce qui est possible, c’est arrivé avec l’hépatite B, la personne est aussi dangereuse pour les patients ! » Une soignante utilise même le terme de viol : « Normalement, dès que cela concerne notre corps, il faudrait un consentement éclairé car, à partir du moment où l’on dit non et que l’on nous force, vis-à-vis de la loi c’est un viol. Beaucoup de gens ont voulu résister pour protéger leur famille contre ce vaccin dont on ne savait pas grand-chose. Dans certains discours on retrouve cette peur de l’inconnu et les soignants ont le droit d’avoir peur de cet inconnu qu’est le vaccin. On n’a pas pu se renseigner sur les effets indésirables. Je rappelle aussi dans le livre que la vocation d’un soignant est de prendre soin des autres. Donc, il y a aussi une certaine forme de protection instinctive derrière. »
Elsa Ruillère insiste aussi sur le contraste observé entre le moment où les soignants étaient applaudis aux fenêtres et celui où ils ont ensuite été rejetés : « On a piétiné les soignants en les traitant d’irresponsables ! Ce qui revient le plus, dans les témoignages des soignants, c’est d’abord la déception d’avoir été trahis après des années de bons et loyaux services. Les soignants ont toujours été fidèles à leur vocation et ce qui s’est passé est inadmissible, parce que ce n’est pas humain de traiter les gens de cette manière. Il y a eu beaucoup de douleurs psychologiques. Ce qui fait le plus mal, ce n’est pas le fait de ne plus avoir d’argent, c’est surtout la manière dont on a été traité, avec un manque de considération et de respect ». Elsa Ruillère ajoute que son livre vise justement à lutter contre tout cela : « J’ai voulu publier 41 témoignages de soignants suspendus. On nous a mis aux oubliettes. Nous avons organisé deux conférences de presse et nous n’avons pas eu un seul média qui est venu et pas une seule réponse de l’AFP. Pourtant, nous avons reçu des personnalités, des gens qui ont des choses à dire pour que tout le monde soit informé. C’est un sujet tabou que l’on a rendu interdit, parce que c’est un sujet qui divise et qui provoque des émotions particulièrement désagréables auprès de tout le monde ».
On ne connaît toujours pas le nombre exact de soignants concernés, toutefois les témoignages sont nombreux : « Toute la France a été touchée par ce phénomène. Malheureusement, beaucoup de soignants ont dû céder. Il y a des gens qui sont en très fortes difficultés, mais le fait que nous soyons tous soudés, et surtout le fait d’être en liaison les uns avec les autres, nous donne de la force pour continuer ». Maintenant, « de plus en plus de soignants envisagent de quitter la profession médicale pour s’orienter vers d’autres chemins. Il y a quelques mois encore, on aurait pu convaincre ces soignants de revenir, en les réintégrant, mais aujourd’hui beaucoup de soignants veulent faire autre chose. Il faut savoir qu’en ce début d’année il y a énormément de démissions et de demandes de rupture conventionnelle. Très honnêtement, je pense que le gouvernement ne veut pas reculer par crainte d’admettre qu’il a fait des erreurs. Il est difficile d’admettre son erreur pour certaines personnes, même si c’est bénéfique pour la majorité. Évidemment, ce manque de soignants n’arrangera pas le problème de la santé publique, car il faut que le gouvernement améliore de façon réaliste et cohérente les conditions de travail de tous les soignants. Il y aura toujours une grosse problématique. Ce sont des secteurs qui sont en perdition depuis longtemps, avec de moins en moins de personnels présents et de plus en plus de personnels fatigués. On tire de plus en plus sur la corde, les urgences sont saturées et les hôpitaux ne peuvent plus recevoir de patients… C’est à se demander si le projet n’est pas de privatiser le secteur du soin ».
« Paroles de soignants suspendus » d’Elsa Ruillère est publié aux Éditions Guy Trédaniel.
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