Mondial, 22 histoires insolites sur la Coupe du Monde de football.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Kévin Veyssière, 30 ans, est expert et professeur en géopolitique du sport. Il est l’auteur de « Football Club Geopolitics : 22 Histoires insolites pour comprendre le monde » (Max Milo, juin 2021). Il publie le deuxième tome de son livre, dans lequel il raconte 22 nouvelles histoires où le ballon rond, dans le contexte particulier des Coupes du Monde, s’est retrouvé au cœur des jeux politiques internationaux.

Quand on parle de géopolitique du sport, on évoque les Jeux olympiques qui servent souvent d’instrument de propagande pour certains États et c’est même chose avec le football : « J’ai voulu travailler sur le football, parce que cela touche tous les pays et j’ai voulu comprendre pourquoi certains pays tenaient tant à participer à la Coupe du Monde et pourquoi certains pays se sont définis en tant que nation grâce au football. Je pense à l’Uruguay, qui a organisé la première Coupe du Monde de Football en 1930 et, comme le Qatar, ils ont cherché à organiser cette compétition pour exister aux yeux du monde, parce que c’est un tout petit pays. Il y a la question de l’organisation, mais il y a aussi celle de la participation. C’est pour cette raison que la FIFA a voulu étendre la participation des équipes lors de la prochaine Coupe du Monde de 2026. Pendant un mois, c’est une grande fête internationale, avec 3 milliards de téléspectateurs. Il est donc important pour un État que son drapeau soit présent et que son équipe affiche le meilleur visage. Par rapport à la culture, le sport, particulièrement le football, avec son côté passionnel, peut immédiatement apporter une forte notoriété à un petit pays que l’on connaît peu. Il y a des pays, comme la Jamaïque, qui ont mis en avant une autre image en se montrant au goût du jour ».

Kévin Veyssière évoque aussi le match entre les États-Unis et l’Iran qui aura lieu cette année : « Il y a déjà eu un match entre l’Iran et les États-Unis en 1998. La presse internationale estimait que c’était un match très politique parce que, déjà à l’époque, il y avait des sanctions économiques contre l’Iran de la part des États-Unis. Les relations étaient extrêmement tendues. Finalement, les deux dirigeants politiques, Clinton aux États-Unis et Khatami en Iran, se sont servis de ce match pour reprendre des relations diplomatiques apaisées. À l’époque, il y a eu une tentative d’apaisement et ce match devait symboliser la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. Il y a eu une longue poignée de mains entre les deux capitaines et les deux équipes se sont fait photographier ensemble. Cette fois-ci, le contexte est différent, surtout depuis la présidence Trump, qui a durci les relations avec l’Iran et, maintenant, Biden veut un accord fort pour contrôler le nucléaire iranien. Il y a d’importantes manifestations en Iran, donc je ne vois pas cette année l’un des deux pays faire le même pas vers l’autre. Les deux pouvoirs n’ont pas ce même élan pour préparer ce match, comme ce fut le cas en 1998. Il y a d’autres exemples de pays qui sont en conflit, comme l’Arménie et l’Azerbaïdjan : c’est un conflit territorial et ce genre de match est interdit par l’UEFA pour cause politique ».

L’auteur évoque aussi ces pays qui n’existent pas et qui sont représentés, c’est-à-dire des régions qui demandent leur indépendance : « Ces organisations sont relativement jeunes et il y a beaucoup d’initiatives. Certains peuvent avoir la belle idée de mettre une équipe du Tibet, par exemple, pour promouvoir leurs velléités d’exister en tant qu’État. Mais il y a des États qui ne vont pas vouloir jouer contre eux, pour ne pas être en difficulté. Jouer contre cette équipe, c’est finalement reconnaître l’auto-proclamation de cet État... J’évoque une compétition qui s’est déroulée au Haut-Karabakh en 2019. Finalement, beaucoup d’équipes ne sont pas venues, sous la pression de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, parce que jouer dans ce territoire non reconnu, ce serait reconnaître cette indépendance ». Il faut savoir que, sur le plan des frontières internationales reconnues par l’ONU, le Haut-Karabakh appartient à l’Azerbaïdjan : « C’est exact. C’est pour cette raison qu’il y a eu cette compétition pour promouvoir l’indépendance de ce territoire et beaucoup d’équipes ne sont pas venues pour ne pas être en difficulté vis-à-vis de la Turquie, de l’Azerbaïdjan et d’autres partenaires. Le volet politique est très important ». À l’origine des JO, même les nations qui étaient en guerre devaient respecter une trêve le temps de la compétition sportive. Pourquoi cet esprit n’a-t-il pas été perpétué ? Pour Kévin Veyssière, « c’est une idée qui avait été poussée par Pierre de Coubertin, le fondateur des JO modernes : remplacer la bataille des armes sur le terrain par le terrain sportif. Ensuite, tout le monde pouvait repartir bons amis... Mais le football a pris tellement d’importance au niveau économique, qu’aujourd’hui une équipe nationale est l’ambassadrice d’une nation dans un contexte de mondialisation. Aujourd’hui, chaque victoire peut être interprétée comme un rebond du pays au niveau international et c’est pour cette raison que nous avons perdu cet esprit de trêve. Si l'on prend l’exemple de la Russie, Vladimir Poutine avait fait du sport un enjeu pour refaire briller la nation russe à l’international, et c’est pour cette raison que les sanctions contre la Russie ont été très fortes au niveau sportif. Il a donc été décidé de stopper la participation de la Russie à cette Coupe du Monde de football. Le sport peut parfois aider à une reprise diplomatique et il faudra savoir comment on pourra réintégrer la Russie dans les organisations sportives car la Russie, ce n’est pas simplement Vladimir Poutine, c’est aussi des athlètes qui veulent concourir dans différentes compétitions. On ne pourra pas sanctionner toute la Russie pour la folie de Vladimir Poutine ».

Les États-Unis et la Chine sont les deux premières puissances mondiales, pourtant, ce ne sont pas des puissances footballistiques. Kévin Veyssière explique : « On pourrait aussi ajouter l’Inde. Les États-Unis sont une puissance olympique mais, pour le football, cela prend plus de temps parce que ce n’est pas une discipline ancrée culturellement. Le football féminin se développe beaucoup aux États-Unis et il y a beaucoup de jeunes talents. Cela prend du temps de créer un collectif, avec 11 joueurs, et former les talents de demain. En Chine aussi, il n’y a pas cette culture du football. Xi Jinping veut mettre en place une politique à marche forcée pour que la Chine se mette au football. Il y a énormément de camps de formation qui se mettent en place, mais cela ne prend pas. En 2002, la Chine n’a rien gagné ; alors que les Coréens et les Japonais ont obtenu de bons résultats. C’est une problématique pour Xi Jinping, qui veut être devant sur tous les tableaux. La Chine envisage d’organiser une Coupe du Monde au cours des prochaines années, mais organiser une Coupe du Monde avec une équipe nationale qui n’a pas le niveau pour gagner un match, ce sera compliqué. Ils veulent former de jeunes joueurs chinois, or ; comme l’équipe n’est pas bonne, ils sont obligés de naturaliser des joueurs pour se qualifier ». Le spécialiste rappelle que la Corée du Nord a aussi essayé de faire quelque chose pour se donner une image : « C’était en 1966, en Angleterre, après la guerre de Corée. Ce pays s’est refermé sur lui-même avec certaines avancées économiques. Il y a ensuite eu les dérives que l’on connaît et cette dictature, et cette équipe a pu se qualifier en balayant l’Australie. En 1966, ils ont joué dans une ville ouvrière d’Angleterre et le public s’est pris d’affection pour les joueurs nord-coréens. Le football a permis de créer un lien entre cette équipe et le public anglais. En 2010, il y a eu un véritable fiasco et le match a même été interrompu par la télévision nord-coréenne pour ne pas montrer au public que son équipe n’arrivait pas à battre une équipe européenne. Dans les dictatures, il y a toujours une volonté d’instrumentaliser l’équipe nationale, car c’est une manière de montrer à la population que le régime va dans le bon sens, parce que l’équipe nationale arrive à performer sur la scène internationale ».

Enfin, nous lui avons demandé ce qu’il pensait de la polémique autour de cette Coupe du Monde : « Il y a quand même quelques évolutions vis-à-vis de la kafala : c’est le système qui fait que pour travailler au Qatar, il faut être sponsorisé par un chef d’entreprise qatari, mais aussi sur le salaire minimum. Ces avancées sont liées aux critiques des médias occidentaux et des O.N.G., mais sur d’autres points, comme le droit des femmes ou celui des communautés LGBT, il y a peu d’avancées. La famille Al Thani a une volonté d’ouvrir le Qatar au monde, mais pour se maintenir au pouvoir, ils doivent aussi jongler avec les familles conservatrices. Cette question de droits humains, dans leurs normes, cela n’a pas de sens pour eux et il y a ce système des tribus, donc c’est difficile à faire évoluer ».

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