L’économiste estime que l’augmentation des salaires est une spirale dangereuse.
LA RENCONTRE DE LA SEMAINE
Jean-Luc Ginder : « En 2023, il va falloir travailler un mois de plus pour dégager la même consommation que l’année précédente. »
Jean-Luc Ginder est économiste et essayiste, spécialiste de la macro-économie ainsi que de l’économie de l’énergie. Il est l’auteur des livres « Phobiamanagement », qui met en avant les effets de la peur en économie, et « Réflexions économiques ».
L’Hebdo-Bourseplus : Entre ceux qui pensent que nous sommes à la veille d’une grave crise sociale et ceux qui estiment que tout va bien, vous adoptez une position médiane en disant qu’il faut simplement travailler un peu plus, soit l’équivalent d’un mois par an, pour préserver notre pouvoir d’achat… Quelle est votre analyse ?
Jean-Luc Ginder : Il est facile de parler de violence sociale, on attise les foules, mais ce n’est pas aussi évident. Dans le domaine de l’économie, on peut dire des choses, mais souvent c’est autre chose qui se produit. Nous sommes dans une situation où l’Ukraine est en guerre, il s’agit bien de parler de guerre, mais nous ne sommes pas certains de ce qui va arriver. Donc, on spécule. Néanmoins, les chiffres de l’inflation donnés par l’INSEE indiquent que nous sommes à 6,5 % et que nous finirons autour des 10 % à la fin de l’année. Concrètement, cela veut dire qu’il faudra un mois de travail en plus pour obtenir les mêmes satisfactions d’achat. En 2023, il va falloir travailler un mois de plus pour dégager la même consommation que l’année précédente. On observe aussi une logique d’indifférence par rapport aux autres, parce que l’on compte d’abord sur soi et l'on s’attend à ce que la collectivité vienne nous aider. C’est ce qui va compliquer la situation par rapport à l’inflation. Si vous croyez dans les autres, vous allez attendre que la situation se passe et se tasse. Si vous ne croyez pas dans les autres, c’est l’esprit français, vous allez commencer par vous positionner en fonction de votre situation. L’une des premières actions de ce positionnement, c’est de se méfier des autres et attendre beaucoup de l’État.
Si vous consommez moins, vous allez demander à votre employeur d’augmenter votre salaire. Mais s’il suit vos préconisations, il va être obligé d’augmenter le prix de ses produits ou de ses services, et l'on entre alors dans une spirale dangereuse. Pour éviter que cette spirale se mette en place, l’État intervient en donnant des amortisseurs sociaux, afin que vous n’ayez pas à demander à votre employeur d’augmenter votre salaire, parce que si vous commencez à faire cela et qu’il vous suit, on entre dans un processus où tout va coûter de plus en plus cher et ce sera une perte de puissance économique. Je n’ai pas la langue de bois, parce que je ne suis pas tenu de dire ce qui engage la paix sociale. On a tendance à croire que les gens sont un peu idiots et, quand on leur dit que des choses dangereuses vont arriver, on a l’impression qu’ils vont partir dans une espèce de révolte sociale. En réalité, ce n’est pas le cas. Quand il y a eu de grands moments de complications, au moment de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu de grands moments de partage aussi. Aujourd’hui, la société attend beaucoup du gouvernement. La situation en Ukraine semble légèrement évoluer et, si ce conflit trouve une fin, très vite l’économie va se restabiliser, parce que la demande est toujours là et la capacité de production n’est pas altérée. La France n’est pas en guerre, l’Europe n’est pas en guerre, il n’y a pas de destruction des outils de travail. Donc, on va retrouver très vite une situation qui sera plutôt favorable.
Ce serait une situation idéale, sauf si le conflit ne trouve pas un terme dans les mois à venir. Cependant, si nous partons sur une logique de sept ans, comme l’indiquent les tendances, il va falloir se serrer la ceinture pendant sept ans. C'est long, tout peut arriver, la crise sociale, la crise économique et la crise institutionnelle, avec un mouvement plus révolutionnaire. Les gens vont chercher des coupables, donc ils vont chercher ceux qui ont dirigé. Il peut y avoir une déstabilisation totale de la société, mais nous en sommes encore très loin. Pour l’instant, nous sommes sur un marché de tension, il faut apprendre à partager plus et à respecter les autres. Notre société a besoin de cela. Pendant longtemps, nous avons eu un discours économique axé sur la mondialisation : revenons à une production de proximité, revenons à un savoir-faire de proximité et revenons à l’amour du travail bien fait vendu au juste prix.
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