Dictionnaire amoureux de Molière.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Pour cette rubrique littéraire estivale, nous voulions partager un livre coup de cœur, qui soit léger mais aussi instructif et distrayant, c’est celui de Francis Huster avec son « Dictionnaire amoureux de Molière ». Il rappelle que Molière est le seul auteur (hormis peut-être, à ce niveau, Charlie Chaplin) dont le génie découle entièrement de celui qu’il avait comme acteur. Au demeurant, si l’on veut en révéler toute la profondeur, il faut aborder ses comédies comme des partitions musicales : pour nous faire ressentir les vrais enjeux de la pièce, les acteurs doivent y déchiffrer les émotions, sans cesse changeantes et surprenantes, qu’ils auront à vivre sur la scène. Chez Molière, en effet, ce sont les émotions qui révèlent et jugent ce que les actes, les pensées et les paroles des personnages travestissent. Cependant, Francis Huster ajoute que « les milliers d’ouvrages brillants qui lui ont été consacrés ont eu tendance à estomper les intentions du dramaturge, à force d’interprétations conceptuelles, morales, esthétiques ou historiques. » Francis Huster, 463e Sociétaire de la Comédie française, nous propose un retour amoureux au Molière des origines.

Francis Huster souligne que « Molière est dans la lignée de Victor Hugo, Zola ou Camus. Un révolutionnaire, un rebelle. Sans Molière, il n’y a pas la Révolution française et je pèse mes mots. Voltaire et Rousseau sont l’équivalent de ces philosophes que l’on voit aujourd’hui à la télévision. Leur vie privée est un scandale et leur œuvre littéraire est très importante, puisque c’est une œuvre où ils se sont eux-mêmes culpabilisés de ce qu’ils ont commencé à écrire et ils ont découvert après la réalité de la vie et le combat du peuple. Cela veut dire que Molière, au XVIIe siècle, a entrepris deux révolutions qu’il a parfaitement menées à bout avant d’être assassiné, à 51 ans. Je pèse mes mots : il a été assassiné ! Alors, comme l’empereur Bonaparte Napoléon, puisqu’il y a Docteur Bonaparte et Mister Napoléon, exactement de la même façon, Jean-Baptiste Poquelin, l’écrivain, et Molière, le comédien, sont les deux faces de ce génie qui a osé traverser le miroir. L’œuvre de Molière s’appelle l’œuvre de Molière, pas l’œuvre de Jean-Baptiste Poquelin. Donc, c’est l’œuvre d’un comédien. Racine, Corneille, Beaumarchais ou Claudel ne sont pas des comédiens ! Il s’agit de l’œuvre d’un comédien. Sur scène, il a interprété et il a créé le rôle de comédien comme personne ne l’avait jamais fait avant. Si l'on retourne 50 ans en arrière avant Molière, en Angleterre, il n’y a aucune censure. Quand Shakespeare a écrit ses pièces, en 1570, dans son Théâtre du Globe, où il n’y avait pas d’électricité, il a appelé son théâtre ainsi parce que la Terre tourne dans un seul sens : c’est-à-dire que la Terre se fout royalement de ce qui s’est passé avant. La différence entre l’homme et les animaux, c’est que l’être humain a le génie de revenir en arrière pour savoir ce qui s’est passé avant, en se disant qu’il faut partir exactement de là où ceux qui nous ont précédé étaient… C’est ce qui explique les progrès de civilisation en civilisation. Dans ce Théâtre du Globe, comme il n’y a pas de censure, dans le fond et dans la forme, cela veut dire que l’on peut traiter de tout, cela veut dire que sur scène on peut interpréter un meurtre… »

Francis Huster nous rappelle qu’interpréter un meurtre était totalement interdit en France : « Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la censure politique et religieuse a été omniprésente. L’État français, que ce soit la Royauté, l’Empire ou la République, a toujours exercé une censure contre la culture, parce que la culture est la seule qui s’est opposée à la Royauté et à la religion. Donc, chez Shakespeare, on voit sur scène Roméo et Juliette s’empoisonner, on voit sur scène Othello l’étrangleur, on voit des acteurs ivres et vomir, mais aussi Petruchio bander et asseoir Catharina sur son sexe... Donc, tout est permis ! En France, jusqu’au XIXe siècle, il est interdit de s’embrasser sur scène et Horace est obligé d’aller tuer sa sœur en coulisses… Sur le fond, la France est un scandale politique et religieux de censure, mais aussi sur la forme. Dans une pièce de Shakespeare, on peut commencer sur une île, être dans un palais la scène suivante, et dans la rue ensuite… On peut revenir en arrière, on peut aller en avant. Tout est permis, comme dans le cinéma actuel. Mais c’était interdit chez nous en raison de la règle des trois unités. » Mais Molière peut oser parce qu’il est soutenu par le roi Louis XIV : « Molière, au XVIIe siècle, va oser pendant toute la période où il sera la troupe du roi. Il est invincible parce qu’attaquer la troupe, ce serait attaquer le roi Louis XIV, qui en fait son gant pour dénoncer ce que lui ne peut pas dénoncer politiquement vis-à-vis de la religion, de Versailles, des courtisans ou de l’armée. On imagine aujourd’hui un Molière dans certains pays sous dictature religieuse ou politique oser faire cela : imaginez un Molière en Chine, en Iran, en Afghanistan ou en Russie ! Cela veut dire que Molière, au XVIIe siècle, réussit en une poignée d’années à créer ces œuvres de Jean-Baptiste Poquelin et à les interpréter de façon populaire. Il invente le métier de comédien. Ce que fait Molière, personne n’aurait imaginé avant lui un tel génie, c’est traverser le miroir pour montrer ce que nous ne voyons pas : c’est-à-dire qu’au lieu de prendre des rois ou des empereurs, il prend les gens du peuple en les mettant sur scène. Au lieu de leur faire déclamer des alexandrins sublimes, comme certains acteurs épouvantables continuent à le faire, il va sur scène faire parler le peuple. Les servantes, les valets, les enfants, tout le monde peut se permettre de parler avec la langue de la rue, et c’est pour cette raison que l’on dit que le français est la langue de Molière. »

Évidemment, Louis XIV est aussi un personnage central de son livre sur Molière : « On voudrait tous être une petite souris pour assister à ce moment où Louis XIV se dresse et hurle : « L’État c’est moi ». Il prend la décision de mettre en prison quelques ministres qui sont contre lui. Ce petit garçon a son frère qui est homosexuel, il est passionné par la culture et c’est lui qui amène la troupe de Jean-Baptiste Poquelin à Louis XIV. Il ne faut pas oublier que Louis XIV s’est retrouvé orphelin très jeune et qu’il doit gérer le plus grand pays du monde à cette époque. Que s’est-il passé dans sa tête ? Probablement, c’est son regard sur les femmes. C’est ce qui l’a uni à Molière. »

Molière a d’ailleurs laissé une grande place aux femmes dans ses pièces : est-ce lié à son enfance ? Réponse de Francis Huster : « On nous a caché que Molière est le premier enfant à vivre d’un couple qui habite dans le Marais dans un quartier populaire, la rue de la Juiverie. Ils connaissent les règles chrétiennes et les règles juives, et il se trouve que ce petit garçon devait assumer la charge de tapissier du roi, une charge qui s’achète. C’est très noble, il y a seulement une trentaine de tapissiers du roi en France. » Il précise que le tapissier du roi « c’est celui qui va précéder la venue du roi dans certains endroits du Royaume de France, ou ailleurs, et qui doit bâtir la pseudo-chambre du roi à l’aide de murs de tapisseries. Cela peut être dans une ferme, une grande maison ou même une forêt… Comme on a peur que le roi se fasse assassiner, on ne dit jamais où il va dormir. »

Francis Huster résume comment tout a basculé chez Molière : « Ce jeune enfant est destiné à aller au collège de Clermont pour apprendre le latin et apprendre à pouvoir s’entretenir avec Sa Majesté d’ici à quelques années. Or, tout d’un coup, il tombe amoureux d’une jeune comédienne, Madeleine Béjart, et sa vie va être complètement basculée. Mais à neuf ans, ce jeune enfant perd sa mère, qui meurt en accouchant de son frère cadet, qui va vivre. Pour Jean-Baptiste Poquelin, son frère vient d’assassiner sa maman. Le père est donc obligé d’avoir une seconde épouse qui va s’occuper de son bébé et Jean-Baptiste Poquelin tourne le dos à tout ce monde. Plus tard, après avoir brillamment fait ses études, il a son diplôme d’avocat et il assume cette charge de tapissier. Mais il décide de fonder une troupe de théâtre et de tout abandonner. C’est terrible pour son père. Quand il fait cela, il s’aperçoit qu’il va devoir assumer et faire ce qu’il veut, c’est-à-dire un jeu naturel qui correspond à la vie, parce que les comédiens défendaient toujours ce style déclamatoire. Quand il commence son œuvre, la mère est absente. Il remplace cette mère par la femme qu’il a dans ses bras, amoureusement et sexuellement. Mais cette femme ne lui servira jamais de mère. Il n’aura aucun ordre à recevoir d’une femme. Dans toute l’œuvre de Molière, à aucun moment, la femme ne peut arriver à convaincre l’homme. Ce ne sont que des conflits permanents avec des losers, parce que tous les héros de Molière vont perdre, mais vraiment, parce que ce sont des salauds ou parce qu’ils n’ont pas été capables d’écouter ce que la femme leur confiait. Il y a une exception, Les Femmes Savantes, avec cette jeune fille aînée qui est trahie par sa sœur cadette qui lui pique son mec. C’est un chef-d’œuvre absolu, parce qu’elle se situe entre ce que veut une femme, c’est-à-dire apprendre et ne pas se soumettre à la volonté masculine. Armande, dans Les Femmes Savantes, ne veut pas se soumettre à la volonté masculine. Personne n’écrira quelque chose d’aussi fort sur la femme pendant 300 ans. C’est le coup de génie de Molière. Elle est très forte pour s’opposer à l’homme, mais elle est amoureuse de Clitandre. La femme amoureuse trahit la femme intellectuelle qui veut progresser. C’est absolument du pré-Zola car, quand on lit Gervaise, qui meurt sous l’escalier comme une pauvre malheureuse, on s’aperçoit que c’est une Armande qui n’a pas réussi à dépasser son côté sentimental. » En conclusion, ce livre passionnant évoque l’histoire, la culture, les arts, la vie sous Louis XIV et la grandeur de la France.

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