Les recruteurs de la mort. La communication djihadiste décryptée par un négociateur du RAID.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Didier Gueguen a été négociateur de crise au RAID et au GIPN. Il est titulaire d’un diplôme universitaire de Médiateur, gestion des conflits et négociation de crise et d’un diplôme universitaire en radicalisation et terrorisme. Dans son livre, il analyse les différentes techniques d’influence et le parallèle troublant qui existe entre les techniques communicationnelles des policiers négociateurs du RAID et celles des recruteurs de Daesh. Pour parfaire son travail d’influence, le recruteur renforce la puissance de ces techniques par un discours empreint de complotisme, de hadiths détournés, de victimisation, de propagande, etc. Comprendre le fonctionnement de ce schéma d’influence aide, non pas à justifier, mais à appréhender comment certains adolescents peuvent embrasser une idéologie jusqu’au-boutiste.

Didier Gueguen souligne que les recrutements se poursuivent : « Il faut savoir qu’une branche de Daech est toujours active en ce moment en Afghanistan. Ce sont eux qui ont commis l’attentat contre les soldats américains à l’aéroport de Kaboul lors de la déroute de l’armée américaine. Il y a aussi plusieurs dizaines de groupes djihadistes qui existent encore dans le monde. On observe que tous les discours se radicalisent et, quand j’analyse leurs procédures de recrutement, c’est assez simple, je fais un parallèle avec les techniques utilisées par les négociateurs du RAID, puisque ce sont quasiment les mêmes. » Depuis la nuit des temps, lorsque l’on veut négocier avec intelligence, on fait preuve d’empathie et l'on victimise la personne que l’on veut séduire : « C’est une technique utilisée aussi par les commerciaux. C'est un processus que l’on devine aisément. On peut facilement tomber dans le panneau. Les sectes utilisent le même procédé intellectuel et l’objectif se résume ainsi : faire preuve d’empathie, écouter l’autre, reconnaître l’autre et, quand la relation de confiance est établie, on change de comportement. Face à un négociateur du RAID, le criminel doit penser qu’il est enfin compris, donc il peut écouter les solutions et se rendre. Dans d’autres groupuscules, la personne doit se fondre au nouveau groupe social et, si ce sont des terroristes, on devient aussi terroriste par crainte d’être exclu du groupe social. Ce sont des choses qui sont utilisées tous les jours dans la communication publicitaire. » Notons que c’est aussi utilisé dans les relations hommes femmes : « Au départ, c’est la même méthode de séduction. La différence notoire que l’on peut noter, entre nos techniques du RAID et celles des recruteurs djihadistes, c’est qu’ils vont utiliser le mensonge, ce qui n’est pas notre cas. Ils ont une propagande qui est très puissante. En plus, le complot est facile à trouver. On voit très bien que les théories complotistes ont explosé depuis la crise sanitaire et ils s’en servent aussi. » Mais on leur donne aussi du grain à moudre par notre comportement ou notre politique étrangère, notamment depuis les mensonges sur l’Irak : « Effectivement, cela vient des Américains. Mais comme la France est une alliée des Américains, évidemment on leur donne du grain à moudre. On est en permanence dans l’œil du cyclone. Il y a aussi notre histoire avec l’Algérie qui revient en permanence dans le discours des recruteurs. »

Il faut aussi comprendre les mentalités. En Europe, on est toujours du côté de la victime, alors que, dans beaucoup de schémas de pensée arabes, on admire le plus fort… Cela nécessite une capacité d’adaptation de la part du négociateur : « Il y a trois visions du monde : la vision occidentale, la vision orientale et la vision animiste, subsaharienne. La vision animiste, c’est le monde des esprits, évidemment, entre l’Orient et l’Occident on ne voit pas les choses de la même façon, vous venez de le résumer. Ensuite, on n’imagine pas les choses de la même façon. Les images ne sont pas les mêmes d’un individu à l’autre, donc l’analyse est différente. Nos vécus ne sont pas les mêmes. Donc, chaque fois que l’on négocie, on part du principe que l’autre n’a pas forcément tort et que nous n’avons pas forcément raison, il faut faire preuve d’empathie. J’essaie d’expliquer que nous sommes tous différents. Personne n’a plus raison qu’un autre, il ne s’agit pas d’excuser ces individus, mais d'expliquer comment ils ont pu en arriver là. La parole se radicalise de plus en plus, même la parole politique. Par exemple, il y a cinq ans, on n’entendait jamais parler des vegans, or maintenant ils attaquent des boucheries ! C’est une radicalisation comme une autre. J’ai l’impression que tout le monde se radicalise dans son système de pensée et d’action pour être entendu. » Évoquons l’actualité : comment négocier avec Vladimir Poutine ? Didier Gueguen explique que « c’est un processus d’engagement qui est bien connu. Vladimir Poutine ne peut plus revenir en arrière, il doit rester la tête haute. Il est dans sa propre logique qui est que nous sommes allés trop près de ses frontières. Donc, pour lui, nous sommes les agresseurs. À la fin, il faut que tout le monde pense qu’il a gagné. S'il y a le moindre sentiment d’humiliation dans l’un des deux camps, cela risque d’être compliqué dans le futur. » Finalement, après une guerre ou une bagarre, chacun doit retrouver sa femme le soir en lui disant qu’il a gagné… C’est aussi valable dans le milieu des affaires : « C’est exact. Il ne faut jamais humilier l’autre. Je parle beaucoup de la négociation de crise dans le monde de l’entreprise, car dans les grandes négociations commerciales, les techniques sont les mêmes. On a besoin de connaître l’individu avec qui l'on traite, de la même manière qu’une entreprise doit connaître l’entreprise avec laquelle elle négocie. C’est tout un travail de renseignement. Il faut savoir ce qu’ils veulent. Si l'on a déjà négocié avec eux, si ça s’est bien passé, tout le positif et tout le négatif doivent être pensés avant le début de la négociation. »

Tout le monde connaît ces techniques de manipulation mentale, mais on continue de se laisser avoir en estimant que cela n’arrive qu’aux autres : « Les bons vendeurs utilisent beaucoup de principes qui sont connus. Il y a peu de temps, je me suis fait avoir par un vendeur... Je connaissais sa technique, c’était gros comme une maison. Mais le gars a sorti son laïus en expliquant que sa machine était fantastique et qu’il avait la même à la maison, c’était une première influence. Ensuite, il a dit que ses tarifs étaient concurrentiels, il a utilisé le principe de rareté... Tout cela mis bout à bout fait que cela marche et la personne se dit qu’elle a fait une très bonne affaire. Comme tout le monde, je peux me faire avoir. » Didier Gueguen évoque aussi la volonté d’appartenir au groupe. Donc, si les sondages nous indiquent que les Français sont majoritairement en faveur de telle idée, même si l'on est contre au fond de soi, on est tenté de suivre le troupeau : « On n’aime pas être isolé, on a besoin d’un groupe social, on a besoin de reconnaissance et donc on fera tout pour obtenir la reconnaissance du groupe. Une fois que l’on est à l’intérieur d’un groupe, on est prêt à tout faire pour y rester, y compris des choses que l’on n’avait pas envie de faire au départ. Regardez un match de football : si vous demandez à une personne pourquoi elle a brûlé des poubelles ou un arrêt de bus, elle va répondre qu’elle a été entraînée par les copains qui étaient énervés. Les gens veulent toujours suivre la meute. »

Enfin, on sait que ceux qui ne suivent pas le troupeau représentent 20 à 30 % de la population : « Ils se démarquent sur quelque chose de bien précis. Mais, dans la conformité de tous les jours, ils ont forcément une autre meute qui leur apporte de l’estime, c’est un autre groupe social auxquels ils appartiennent. Donc, la personne lutte en se disant qu’elle ne se laisse pas avoir, mais en réalité elle se laisse avoir sur un autre sujet. On recherche en permanence la conformité. » Prenons l’exemple du burkini dans les piscines ou sur les plages. En imposant cette pratique, le groupe musulman traditionaliste instille cette vision aux autres musulmans, qui sont alors tentés de rejoindre le troupeau en demandant à leurs femmes de se voiler : « Pour l’instant, ils sont vraiment très minoritaires, mais ils deviennent visibles. Les musulmans modérés n’ont rien demandé à personne, ils n’emmerdent personne. Mais il y a les plus rigoristes qui veulent imposer leur vision et ils deviennent majoritaires dans les médias, mais pas dans la réalité. Regardez à Grenoble, il n’y a pas plus de cinq ou six femmes qui demandent à porter le burkini dans les piscines. En face, cela énerve certains Français qui disent que c’est lamentable, donc tout le monde se radicalise. On est en train de monter les gens les uns contre les autres. Actuellement, il y a une recrudescence du voile islamique dans les écoles, donc cela entraîne d’autres jeunes filles à le porter, alors que la majorité d’entre elles s’en moquent complètement. Certaines, pour être tranquilles, préfèrent rentrer dans le rang, notamment dans les banlieues. C’est ce qui est problématique. »

« Les recruteurs de la mort. La communication djihadiste décryptée par un négociateur du RAID » de Didier Gueguen est publié chez VA Editions.

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