Climat : 30 mots pour comprendre et agir
LITTÉRATURE
L’économiste Christian de Perthuis a dirigé la Mission climat de la Caisse des Dépôts et il est le fondateur de la Chaire Climat à l’université Paris Dauphine-PSL. Il est à l’origine de la taxe carbone en 2014, lorsqu’il avait été nommé à la tête du groupe d’experts sur le climat par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Dans son nouvel ouvrage, il présente avec une grande pédagogie 30 mots incontournables - mais parfois mal compris - dans le contexte de la lutte contre le changement climatique : actif échoué, adaptation et atténuation, justice climatique, Convention climat, etc. Ce livre très utile, construit en quatre grandes parties (Les bases scientifiques, L’action climatique, Les options techniques, Les implications économiques), n’a pas vocation à constituer « un mini-dictionnaire », mais invite « à parler climat, pour mieux comprendre et agir face au réchauffement global ».
Christian de Perthuis explique sa démarche : « J’ai toujours essayé, dans ma carrière professionnelle, de traduire en langage commun ce que le monde académique se réserve pour lui-même avec des mots compliqués. J’ai été un peu plus loin en m’arrêtant sur le sens des mots. Cet arrêt sur image est aussi extrêmement utile pour moi-même, parce que je me rends compte, après 20 ans d’enseignement à l’université Paris Dauphine - dont 17 uniquement consacrés à l’économie du changement climatique - que, à force d’utiliser les mots, on finit par oublier combien ils peuvent être impactants. Ce n’est pas du tout un dictionnaire. J’ai pu actualiser les bases scientifiques à partir du dernier rapport du GIEC. J’évoque aussi l’action au niveau local et international, j’aborde la question des choix techniques, notamment l’hydrogène et l’agroécologie, et je reviens évidemment sur mon métier de base puisque je suis économiste. Donc, j’évoque les implications économiques. » Mais évoquons le sujet qui fâche : Christian de Perthuis est l’inventeur de la taxe carbone, c’est-à-dire l’écologie punitive. Faut-il être plus pédagogue ? L’économiste livre sa position : « Le mot taxe carbone, je le place dans la catégorie des gros mots ! C’est un terme que l’on n’ose plus utiliser, parce qu’effectivement il fait mal. Lorsque j’étais le président du Comité pour la fiscalité écologique, j’avais proposé au gouvernement de mettre en place une taxation du carbone, mais de rétrocéder le tiers du produit de cette taxe sur les bas revenus. Donc, c’était une taxe redistributive, parce qu’elle distribuait plus de pouvoir d’achat pour les bas revenus. Ce qui est important, c’est d’avoir une vision totale. Il faut tarifer le carbone d’origine fossile si l'on veut accélérer la transition écologique, parce que nous prenons tous nos décisions en fonction des prix et, tant que les prix n’incorporent pas le coût du changement climatique, on aura toujours un conflit entre la rentabilité, l’efficacité et la lutte contre le changement climatique. Il faut bien intégrer le coût du changement climatique dans les prix, mais on ne peut le faire qu’en redistribuant le produit de cette taxe en ciblant d’abord les personnes les plus vulnérables, c’est-à-dire les familles avec de bas revenus ou les familles qui sont éloignées des centres urbains. » Effectivement, « ce qui est le plus difficile pour les économistes, ce sont les inégalités spatiales, c’est-à-dire liées aux distances. Le mouvement des Gilets jaunes est aussi un mouvement des ronds-points et, derrière cette figure, il y a la vulnérabilité à la hausse des prix de l’énergie qui dépend de la distance par rapport au centre-ville. Il faut quand même économiser l’argent public. On a eu l’illusion, ces derniers temps, avec la baisse des taux d’intérêt, que la manne publique pouvait indéfiniment résoudre tous les problèmes. Maintenant, on retrouve des considérations un peu plus basiques, avec la remontée des taux d’intérêt. Donc, il faut utiliser judicieusement l’argent public, y compris pour l’action climatique. Il faut cibler, pour les dépenses de transport et les dépenses liées au bâtiment, les personnes les plus vulnérables. Celles qui sont éloignées des centres urbains font partie de ces cibles. Par exemple, si vous achetez une voiture électrique, vous avez une subvention, peu importe votre niveau de revenu, mais je pense qu’il faut cibler les politiques d’aide au développement de la mobilité bas carbone. L’objectif d’une taxe carbone, ce n’est pas de renchérir le coût de l’énergie, c’est de renchérir le coût de l’énergie fossile par rapport aux énergies décarbonées. Il y a une dynamique très importante à conduire du côté de l’offre, c’est-à-dire du côté de la production de l’énergie décarbonée, à commencer par le renouvelable, le solaire, les éoliennes, l’énergie en mer, le biogaz et la biomasse sous certaines conditions, mais aussi la géothermie. Il faut faire en sorte que, rapidement, le coût de l’énergie fossile soit suffisamment élevé par rapport aux énergies décarbonées pour que nous allions tous vers cette énergie décarbonée qui est la seule que, demain, nous pourrons utiliser si nous voulons sauver la planète. »
Cette question divise encore les Français et l’auteur plaide pour un débat apaisé : « Je suis tombé dans le climat en 2002. J’ai totalement changé ma pratique de professeur d’université après avoir rencontré de grands climatologues comme Jean Jouzel ou Hervé Le Treut. Ils m’ont expliqué les bases du changement climatique, c’est-à-dire les interactions entre tous les éléments qui font le climat. La première des conditions, pour avoir un débat correct, c’est de bien dissocier ce qui est de l’ordre de la science, de ce qui est de l’ordre du militantisme et de l’action. Il faut commencer par comprendre, donc se débarrasser des opinions toutes faites et des certitudes, en allant puiser à la source de la connaissance, c’est-à-dire la science. On a l’extraordinaire chance d’avoir les rapports du GIEC, qui réunit régulièrement l’ensemble des scientifiques qui peuvent comprendre l’évolution du climat, et c’est un investissement qui est nécessaire. Avant d’avoir une idée sur la taxe carbone, j’ai passé beaucoup de temps à essayer de comprendre la mécanique du réchauffement climatique. Si l'on n’accepte pas cela, on risque de repartir vers des idées fausses. Ensuite, il faut reconnaître les vertus du dialogue et de l’écoute. Je m’efforce toujours d’écouter les gens qui émettent des opinions différentes des miennes. Tout cela manque dans le débat actuel. D’un autre côté, j’entends des certitudes absolument énormes sur le nucléaire. Or, quand on étudie le dossier avec un peu d’attention, en essayant de comprendre les choses, on s’aperçoit qu’il n’y a pas un problème, mais qu’il y a une somme de paramètres à intégrer sur le nucléaire existant versus le nouveau nucléaire et, après, on peut travailler sur le nouveau nucléaire, avec des petits réacteurs modulaires. Il y a des risques qu’il faut analyser, c’est un travail très important. Enfin, il faut prendre des décisions et l'on sait que les décisions n’amèneront jamais un consensus à 100 %. »
Mais il y aussi cette question que beaucoup de gens se posent : pourquoi serions-nous les seuls à nous serrer la ceinture, avec la perte de richesses que cela entraîne, alors que les Indiens, les Chinois ou les Russes se moquent complètement du réchauffement climatique ? « Je ne mettrai pas sur un même plan les Chinois, les Indiens ou les Russes. On parle bien évidemment des gouvernements, mais pas des peuples. L’Europe représente aujourd’hui un peu moins de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, contre 20 % il y a 25 ans. Donc, notre poids dans les émissions mondiales diminue, parce que nous avons baissé nos émissions de 25 % depuis 1990, alors qu'il y a des pays qui ont augmenté leurs émissions de gaz à effet de serre depuis 1990. Très rapidement dans le cas de la Chine, moins rapidement dans le cas de l’Inde. Le cas de la Russie est un peu particulier. Lorsque la Russie est sortie du communisme, ils ont fermé un certain nombre d’usines qui étaient des catastrophes environnementales, donc il y a eu une baisse de 30 % des émissions entre 1990 et 1992. Effectivement, ce qui va compter, c’est ce qui va se passer en Asie. L’Inde est en passe de dépasser l’Union européenne sur le montant de ses émissions de gaz à effet de serre. Il faut organiser tout cela et travailler sur la phase suivante. Lorsque vous écrivez le scénario d’un film, vous êtes maître de la fin, mais cela ne marche pas comme cela sur le climat, car ce qui détermine la fin, c’est la quantité du CO2 que l’on va envoyer dans l’atmosphère. On ne peut maîtriser le climat que quand on maîtrise le stock, et il sera impossible de maîtriser le stock de gaz à effet de serre si les pays d’Asie ne prennent pas le relais. Mais cela ne nous dédouane absolument pas de nos responsabilités. Ce qui compte, c’est le cumul de ce que l’on émet. L'Europe et les États-Unis sont des très gros émetteurs, donc il est urgentissime que les politiques climatiques s’accélèrent. En ce qui concerne les pays que vous citez, il faut nuancer, à l’exception de la Russie, car on sait que Poutine se fiche royalement du climat. Mais pour la Chine et l’Inde, c’est assez différent. Vous avez des pays qui sont extrêmement vulnérables au réchauffement et vous avez des pays qui amorcent leurs investissements dans ce domaine. Par exemple, l’Inde et la Chine investissent énormément sur le photovoltaïque. En revanche, ces pays n’ont pas encore intégré le volet désinvestissement des énergies fossiles. Or, ce qui va faire baisser les émissions, c’est la substitution : c’est-à-dire lorsque l’on remplace la production des énergies fossiles. La sortie de la crise du Covid n’a pas été judicieuse sous l’angle climatique, puisqu’il y a une reprise des émissions en Chine et en Inde. »
« Climat : 30 mots pour comprendre et agir », de Christian de Perthuis, est publié aux Éditions De Boeck Supérieur.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.