Socrate médecin pour temps de crises et catastrophes.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Après des études de philosophie et de linguistique, Jean-Louis Cianni a été journaliste, directeur de l’agence Anatome, puis directeur de la communication de la compagnie aérienne Air Littoral. Le naufrage médiatisé de cette société, qui le mènera au chômage, est l’objet de son premier livre : « La philosophie comme remède au chômage ». Il est notamment l’auteur de « Ulysse et nous » et du succès de librairie « Philosopher à la plage ». Dans son dernier ouvrage, il estime que la philosophie que Socrate concevait et pratiquait comme un soin de soi peut nous aider à nous orienter dans un monde en crise.

On s’est beaucoup interrogé sur la gestion de la crise sanitaire. On peut se demander comment Socrate aurait réagi à ce qui s’est passé, mais aussi comment, dans 50 ou 100 ans, nos descendants jugeront la période que nous venons de vivre. C’est aussi le thème de sa réfléxion : « D’abord, il faudrait bien juger la situation actuelle et retrouver notre lucidité, parce que c’est tout l’enjeu. Entre les crises, les menaces climatiques, et maintenant la guerre aux portes de l’Europe, nous sommes un peu sidérés et il est difficile de garder sa raison et sa lucidité. Pour sortir du piège du présent, avec ces débats perpétuels où chacun apporte sa couche d’obscurité, j’ai essayé de m’évader vers les sources de la pensée occidentale, donc auprès de Socrate, 400 ans avant J.-C., pour tenter de changer de logiciel et retrouver les fondamentaux. J’ai voulu revenir au matin de la pensée occidentale pour analyser la situation. » il ouvra sa réflexion en expliquant que nous avons une conception de la philosophie qui s'est beaucoup éloignée de celle de son fondateur : « Au départ, la philosophie était une façon de vivre et de prendre soin de soi. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il s’agit d’une discipline complexe et ténébreuse, réservée à des universitaires qui discutent de choses incompréhensibles, ou que le philosophe est retiré dans sa tour d’ivoire, loin des préoccupations des gens de tous les jours. On a perdu cette vocation initiale de la philosophie. Socrate dit qu’il n’a rien fait d’autre que de dire à ses concitoyens de prendre soin d’eux-mêmes et de leur vie. » Prenons l’exemple du confinement. Il y a eu une opposition entre ceux qui voulaient protéger la vie avant tout, en enfermant les gens chez eux, et ceux qui refusaient de se sacrifier et de rester confinés entre quatre murs, parce que la vie est un risque permanent : « C’est un débat. On a vu ce qui s’est passé en Suède : il n’y a pas eu de confinement et, finalement, la moyenne de leur mortalité est légèrement inférieure à celle de l’Europe. Il faut comparer ce qui est comparable. La Suède est un pays très vaste, avec peu de concentration, contrairement à notre pays. Le problème, c’est que les gens se sont retrouvés face à eux-mêmes. Ils ont commencé à faire du bricolage, mais au bout de quelques jours, ils ont vu que c’était insupportable et des couples se sont séparés. Finalement, on n'aspire qu’à une chose : prendre du plaisir en société. On était bien heureux d’avoir des pharmaciens et des livreurs… La révélation, c’est que nous étions des êtres sociaux, des êtres reliés à d’autres, par des milliers de fils professionnels, intellectuels et affectifs. Si l'on entre dans le débat que vous évoquez, on va se disputer sans fin. Vous allez avoir des spécialistes qui vont expliquer que le confinement était nécessaire et d’autres que non. »

Il rappelle que le corps ne peut être guéri qu’avec l’âme. On l'observe dans notre vie quotidienne et les gens heureux développent moins de maladies que les gens qui sont malheureux. On n’a pas besoin de faire de longues années de médecine pour constater que lorsque le peuple est heureux, il va mieux : « Le problème est de savoir comment on est heureux. La médecine de Socrate, c’est une médecine de l’âme. Socrate est un contemporain d’Hippocrate et ils sont très proches. D’ailleurs, Hippocrate est considéré comme un philosophe. Ce n’est pas une psychanalyse, car la psychanalyse s’adresse à l’être désirant, pour le réunifier dans son désir. Mais ce n’est pas non plus une théorie comportementaliste, comme c’est le cas actuellement, où l’on essaye de rendre l’individu conforme aux attentes de la société. On nous explique que si vous n’êtes pas heureux, c’est que vous n’êtes pas conforme. La philosophie, ce n’est pas du tout cela. »

Évoquons le point essentiel, l’effet de la démocratie et l'influence des démagogues qui entrent dans l’arène du cirque : « C’est aussi une thérapie du discours. Vous allez voir que nous sommes très proches de notre situation, puisque Socrate désigne trois cibles. D’abord, le discours du démagogue qui flatte toujours le peuple dans le sens du poil pour l’amener à ses fins. Ensuite, le discours des sophistes qui pérorent, quel que soit le sujet et, donc, la forme prévaut sur le fond. Enfin, il y a le discours des poètes. Ce ne sont pas les mêmes poètes qu’aujourd’hui, ce sont des gens qui parlaient devant des milliers de personnes et qui déclenchaient des émotions. Bien entendu, ils se faisaient payer assez grassement. Tout cela sape la démocratie athénienne selon Socrate. Il y a une unité chez Socrate et Platon, entre l’homme, l’âme, l’individu et le citoyen. Il s’agit aussi de se guérir de ces influences qui essayent absolument de venir récupérer notre temps de cerveau disponible. Il est nécessaire d’avoir une analyse permanente des discours, mais c’est difficile parce que nous sommes faibles. Il est toujours difficile de penser par soi-même et de penser contre les autres. Nous sommes en démocratie, l’échange des opinions est important, personne n’a la vérité, il faut un débat. L’époque de Socrate ressemble à la nôtre. Athènes sort d’une épidémie, des guerres du Péloponnèse, et la ville qui a inventé la démocratie passe par un épisode de dictature. C’est traumatisant. 30 ans plus tard, les cités basculent et disparaissent. Donc, Socrate parle sur un fond de crise, un peu comme notre époque. Il essaye de penser à une cité différente et plus juste. Il dit qu’il ne faut pas écouter ceux qui estiment que l’injustice est préférable parce que c’est la loi du plus fort, mais l’homme associe en lui le monstre des désirs. Le lion et l’homme sont malaxés dans la République et ils prennent la place d’un être humain. Pourtant, il faut faire une place au petit homme en faisant en sorte que les autres parties ne se dévorent pas les unes les autres. C’est valable pour l’individu, qui doit travailler sur ses désirs, ce qui ne signifie pas les réprimer, parce que Socrate n’était pas un puritain. Il avait deux femmes, il levait le coude très facilement et il a dû avoir des amants comme tous les hommes grecs de l’époque. Il faut canaliser ses désirs, comme ses passions politiques. Je pense que c’est un cadre qui peut nous permettre d’organiser notre réflexion aujourd’hui. »

A-t-on perdu la place de la réflexion au profit de l’instantanéité ? Sommes-nous, avec Internet et les réseaux sociaux, dans l’obscurantisme, les addictions et les états modifiés de conscience, comme le dénonçait Socrate ? Jean-Louis Cianni explique que « tout paraît préférable à la réflexion. Avant la Covid, on nous disait qu’une moyenne d’âge de 120 ans était accessible à court terme et que nous allions vers l’immortalité. Quelques mois plus tard, on s’est retrouvé dans une situation inextricable, avec un virus. Donc, je pense qu’il faut éviter de s’enchanter et de tomber dans le culte de la technoscience. Aujourd’hui, en quelques clics, j’ai le texte de Socrate en grec et son texte en français. C’est formidable, alors qu’avant il fallait aller à la bibliothèque. Il ne faut pas tout nier de ce que nous faisons, sinon nous allons sombrer dans le désespoir. Après, il y a la conjugaison de plusieurs facteurs. On est dans la culture de l’instantané, la culture du plaisir, la culture de la facilité. On est dans quelque chose qui se consomme immédiatement et qui se jette. On ne se rend pas compte de ce danger et Socrate nous apporte ses remèdes. Sommes-nous dans le meilleur des mondes ou dans le pire, comme disait Schopenhauer ? Faisons comme Socrate qui, à quelques minutes de boire la ciguë, se raconte une histoire en se disant qu’il y a peut-être quelque chose après la mort et c’est ce qu’il appelle la belle espérance. Dans chaque situation, y compris difficile, il faut essayer de trouver le point de passage et résoudre la difficulté. Cela s’appelle l’espoir, ou l’espérance, parce que l’homme est un être libre qui invente sa vie et qui la crée. » Finalement, l’ignorance, est-ce le pire ? En conclusion, le philosophe souligne que « c’est l’un des facteurs du pire : ne pas savoir, mais surtout ne pas vouloir savoir. Un philosophe a travaillé sur cette idée en disant que le réel est cruel et que nous avons des difficultés à l’accepter, donc nous avons trouvé cette parade qu’est le déni. Cela peut être dangereux, car c’est l’inverse de la lucidité. »

« Socrate médecin pour temps de crises et catastrophes » de Jean-Louis Cianni est publié aux Éditions Le Relié.

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