Témoignage d’une jeunesse sous le communisme en RDA
LITTÉRATURE
Martine Lombard est traductrice pour la chaîne Arte. Elle avait publié en Allemagne, en 2019, son premier roman, non traduit en français, et son premier livre en français vient de paraître. Originaire de Dresde en ex-République démocratique allemande, Martine Lombard nous raconte, à travers les personnages de treize nouvelles de son recueil, des moments critiques pour chacun d’eux arrivant à un tournant de leur vie dans une Allemagne déchirée. Des histoires qui donnent lieu à de véritables tours de « passe-passe » pour fuir l’occupation soviétique. Vont se mêler moments historiques de l’ex RDA et allusions autobiographiques fortement inspirées du parcours personnel de Martine, qui fut contrainte en 1986 de fuir l’Allemagne de l’Est à l’âge de 22 ans.
La RDA avait souvent l’image d’être le pays où le régime communiste était le plus sévère. On ressent cela dans son témoignage, la Stasi était omniprésente… Martine Lombard confirme cette idée : « Oui, cela dépendait de l’époque. À la fin des années 80, il y avait la Pologne et l’Union soviétique qui étaient bien plus libérales que la RDA, que j’ai quittée en 1986, avant la chute du Mur. J’avais 22 ans et j’avais vraiment besoin de prendre l’air pour respirer, car tout était fixé d’avance. Ce qui caractérise ces régimes, c’est que dès qu’il y a une tête qui dépasse, il faut la raboter. C’est insupportable quand on est jeune. Les moyens d’oppression n’étaient pas les mêmes que ce qu’ils auraient pu être aujourd’hui, donc parfois cela paraît presque gentillet... Il n’est pas forcément évident de montrer à des plus jeunes ce qu’étaient les méthodes de la Stasi : par exemple, si dans un musée on voit une valise de déguisement de quelqu’un de la Stasi, cela peut faire rire, mais chaque époque a ses moyens de répression. »
Malgré tout, « on peut quand même avoir une enfance heureuse, il suffit de se réveiller, cela dépend aussi des parents. Dans la sphère privée, on pouvait être complètement heureux. Mais dès que l’on dépendait de quelque chose dans le domaine public, cela changeait. Je savais bien que je ne devais pas dire certains mots, dès l’âge de six ans, parce que cela prouvait que l’on avait écouté la radio ouest-allemande... Donc, à l’école, il fallait faire très attention. Mais les sensations aiguës de bonheur et de malheur, c’est aussi ce qui fait la force de l’enfance et j’ai vécu cela fortement, heureusement. » Par exemple, en Union soviétique, si quelqu’un parlait des Rolling Stones, il fallait faire semblant de ne pas savoir de quoi il s'agissait. En RDA, c’était différent : « En RDA, il y avait le hit-parade et, dans les soirées dansantes, il y avait une partie obligatoire de titres est-allemands ou du bloc de l’Est, mais aussi une partie occidentale. Donc, les gens étaient très au courant des tendances musicales. On pouvait danser sur les Rolling Stones. En revanche, il fallait faire attention à tout ce qui était politique, ou même publicitaire. Il ne fallait pas se tromper dans les abréviations et ne pas dire Pacte de Varsovie, mais Traité de Varsovie... Le gouvernement se doutait bien que beaucoup de gens avaient de la famille à l’Ouest, puisque le Mur a été construit en 1961 et beaucoup de familles ont été séparées. On ne pouvait pas faire certaines études, si l'on avait de la famille à l’Ouest, on n’avait pas le droit de passer le bac si l'on venait d’un milieu bourgeois réactionnaire. Les critères n’étaient pas ceux des performances scolaires.
Elle raconte de nombreuses anecdotes comme le malentendu bulgare : « Pendant les vacances, on pouvait aller dans les pays frères de l’Union soviétique, en bord de mer, par exemple en Bulgarie, au bord de la mer Noire. C’était notre Méditerranée. Déjà, il n’était pas évident d’aller là-bas. Il y avait une belle ambiance. Il y avait aussi des Allemands de l’Ouest qui venaient en vacances en Bulgarie, parce que ce n’était pas très cher. La question classique des Bulgares aux femmes était de savoir d’où elles venaient : nous disions que nous étions Allemandes et, à ce moment-là, les hommes commençaient à nous draguer et à s’intéresser à nous. Cependant, si l'on citait le nom de notre ville, qui était une ville de l’Est, alors c’était plié puisque nous n’étions pas des femmes glamour avec des deutsche marks... On nous refusait même l’entrée en boîte ! Quand je parle d’un malentendu, c’est parce qu’au départ, nous parlions la même langue, avec le même accent que les Allemandes de l’Ouest, mais nous n’avions aucun intérêt pour les jeunes Bulgares... »
Dans sa jeunesse, elle apprend le français. Toutefois, en arrivant à Paris, elle constate que la langue n'est plus du tout d’actualité : « Oui, parce que les manuels de cours de français étaient rédigés par des gens très consciencieux, mais qui ne pouvaient pas voyager. Donc ils étaient parfois déconnectés... Je me souviens d’un ingénieur est-allemand qui devait se rendre à un congrès à Paris : il n’osait pas demander la station Bastille, par crainte qu’on lui réponde que c’était un symbole de la tyrannie qui avait été aboli ! » Martine Lombard raconte comment elle est venue en France : « Quand j’étais à l’université, j’avais un lecteur français qui avait trois ans de plus que moi et, à la fin du cursus, il m’a proposé de faire un mariage blanc. J’ai tout laissé tomber, j’ai fait la demande et je suis partie. Il faut savoir que la RDA était un État reconnu par la France, donc c’était moins politique que s’il s’agissait de la RFA (Allemagne de l’Ouest). Grâce à des traités bilatéraux, il y avait une procédure qui faisait que l’État devait nous répondre au bout de quelques mois, sans nous laisser crever dans notre coin et nous virer de la faculté. On devait toujours recevoir une réponse positive ou négative à notre demande de sortie. »
Bien entendu, la police politique enquête sur elle : « Oui. Elle se renseigne d’abord. Elle essaye de me recruter, parce qu’elle ciblait des gens qui faisaient des études de langues. Ce sont des situations particulières. On ne sait pas si vous êtes victime d’un chantage, parce que vous avez fait quelque chose de grave, ou si c’est simplement un recrutement. C’est une sensation que je n’oublierai jamais. On ne sait pas si l'on est vulnérable car, à ce moment-là, on peut être ramassé dans la rue et se retrouver sous pression. À l’époque, il y a eu la création d’un Centre culturel français à Berlin et cela intéressait la Stasi. De manière générale, les gens qui parlent les langues étrangères, cela a toujours intéressé les services secrets de ces pays. On a reçu un cours sur la protection du secret, car l’interprète est le maillon faible, surtout si c’est une femme, parce qu’elle peut être achetée pour une bouteille de parfum... C’était de ce niveau ! On pouvait avoir une vie privée complètement tranquille si l'on ne demandait rien, c’est-à-dire en restant dans le cadre fixé, en passant sous les radars. Mais dès que l’on voulait faire quelque chose de plus particulier, comme des études poussées, il y avait forcément une enquête.
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