Ukraine : comment de Gaulle aurait-il réagi ?
LITTÉRATURE
Gérard Bardy est journaliste, il a notamment été rédacteur en chef à l’Agence France Presse, directeur du Pèlerin Magazine et président de l’Union internationale de la presse francophone. Il est aussi l’auteur de plusieurs livres sur le général de Gaulle, notamment « De Gaulle avait raison. Le visionnaire », « Les femmes du Général » et plus récemment « De Gaulle parle aux gilets jaunes… et à Macron » ou « Charles le catholique ».
Pour cette rubrique littéraire, nous avons souhaité lui demander son analyse sur la guerre en Ukraine et, même si c’est toujours un exercice délicat de faire parler ceux qui ne sont plus là, comment le général de Gaulle aurait réagi face à ces événements… Ce spécialiste du Général de Gaulle a accepté de nous livrer son commentaire : « Il est difficile de dire ce que penserait ou ce qu’aurait fait le général de Gaulle, parce que le gaullisme n’est pas une doctrine, c’est un pragmatisme, c’est une pensée forte adaptée aux réalités du temps. On peut dire, sans risque de se tromper, que l’on n’en serait sans doute pas arrivé là, parce que la France n’aurait pas suivi l’OTAN dans ses pérégrinations en poussant ses pions toujours plus à l’Est. Le général de Gaulle aurait gardé des relations franches avec Poutine - directes et vives - mais en tout cas régulières et assez cordiales. C’est en pensant au peuple russe et à l’histoire de la Russie qu’il aurait eu cette attitude, beaucoup plus qu’avec l’homme Poutine lui-même. Son pragmatisme était d’être engagé ni dans un camp ni dans l’autre, et d’être l’homme qui se tient suffisamment loin des coups bas, en ayant une vision et une autorité qui auraient permis à la France de jouer aujourd’hui un vrai rôle. On voit bien, même si la communication tam-tam va nous dire le contraire, que le président Macron n’a pas pesé très lourd dans cette terrible affaire. On voit comment Poutine l’a reçu, on voit comment il ne l’écoute pas, on voit comment Poutine a mandaté le Premier ministre israélien pour aller voir le grand Européen, c’est-à-dire le Chancelier allemand, et non pas le président en exercice de l’Europe. Tout cela montre bien que notre diplomatie a flanché et qu’elle a terriblement évolué. Au moment de l’effondrement du bloc soviétique, on aurait dû raisonnablement demander à l’OTAN de ne pas pousser ses pions aussi loin. Non seulement on ne l’a pas demandé, mais on l’a suivie… Aujourd’hui, c’est très simple, l’OTAN est un outil dans la main de Washington, on voit comment le président Biden - un pauvre homme qui commence à souffrir des limites de l’âge - tient des propos guerriers de l’autre côté de l’Atlantique. C’est un va-t-en-guerre, sans mobiliser des militaires, avec les moyens nouveaux de la guerre, c’est-à-dire la finance et la communication. Il menace Poutine et le nargue. Mais ce sont les Européens qui sont entre les deux. Ce sont les Européens qui risquent de subir les coups les plus sévères. Je pense que le général de Gaulle aurait eu l’autorité pour empêcher l’OTAN de narguer Poutine, qui est quand même un gros ours mal léché, il faut éviter d’aller lui chatouiller la plante des pieds, et, bien entendu, il se serait imposé comme un interlocuteur entre les deux camps ».
Cette désignation du Premier ministre israélien comme médiateur semble aussi symbolique car, il y a huit ans, un quart des députés de la Knesset ont mis en garde l’Europe contre tout rapprochement avec l’Ukraine en raison de la présence de certains mouvements d’extrême droite. Gérard Bardy estime que « les autorités françaises sont dans une incohérence totale, suivie par le peuple tellement manipulé par les médias qui intoxiquent l’opinion, comme on l’a quand même rarement vu, et il est certain que cette mise en garde existait depuis des années. Il est vrai aussi que ce bon président ukrainien, dont on fait une star, un modèle de courage, je ne nie pas son courage, mais c’est un courage qu’il puise dans son pousse-au-crime, tous les jours appelle l’Europe à s’engager. Il nous conduit droit à l’affrontement direct à travers son attitude. Le pouvoir ukrainien a été installé dans des conditions assez peu démocratiques, avec le recours à des milices néonazies, tout le monde le sait, toutes les ambassades installées en Ukraine ont fait des rapports complets. Je sais que l’ambassadeur de France à Vienne est celui qui a fait la synthèse la plus complète - remise au Quai d’Orsay - pour dire que le pouvoir ukrainien est extrêmement suspect. Depuis 2014, ce régime ukrainien a quand même provoqué dans le Donbass, et dans les provinces russophones, selon les estimations, entre 12 000 et 14 000 morts. Cela n’a effrayé personne, tout le monde s’en fout. Cela n’excuse pas Poutine. Il n’aurait pas dû aller jusqu’à l’affrontement guerrier, sa responsabilité est totale, il ne faut pas chipoter sur les mots, mais il faut aussi comprendre les origines de la guerre. La responsabilité de Poutine dans le déclenchement de cette guerre n’empêche pas de se pencher sur l’histoire récente et de voir comment on en est arrivé là. Les responsabilités sont amplement partagées ».
Pourtant, l’opinion nuancée n’a plus sa place dans les médias car, expliquer cela, c’est déjà s'inscrire dans le camp du mal : « Bien évidemment, c’est pathétique de voir toutes ces victimes de la guerre. Je ne suis pas du tout pro Poutine, je travaille en historien, je ne vois pas le déclenchement des hostilités par Poutine, je vois les dix années qui ont précédé et cela change vraiment tout. Nous sommes dans une société de l’émotion. Depuis trois générations, il n’y a pas eu de guerre sur notre Europe proche, du moins pas de même ampleur. Depuis deux générations, on ne voit plus la mort à la maison, nos parents ou nos grands-parents meurent à l’hôpital ou à l’EHPAD, et l'on n’est plus confronté à l’image de la mort. La dernière génération ne voit que la guerre et les morts sur son téléphone portable, puisque ce sont des mômes qui passent leur temps à jouer à la guerre sur écran. À partir du moment où l’on voit de vraies victimes de la guerre, de vrais morts, de vrais enfants effrayés qui pleurent, il est normal que nous soyons effrayés. Déjà, la guerre est insupportable et, en plus, nous n’avons plus cette culture du conflit que nous avions dans les générations précédentes. Tout a changé. C’est cette société de l’émotion qui permet la manipulation car, avec quelques images, on fait oublier aux gens les réalités du conflit. Évidemment, Poutine est le dernier des salauds parce qu’il fait fuir les enfants sous les bombes. On est d’accord. Mais, pour aller en amont et voir comment tout cela s’est enclenché, nous en sommes incapables. Il y a une sorte d’émotion, ajoutée parfois à de l’acculturation, parce que les programmes scolaires n’insistent pas beaucoup sur l’histoire. Donc, on manque de moyens pour réfléchir et on va trop vers l’émotion, ce qui n’enlève en rien au drame de ces braves gens qu’il faut aider. D’ailleurs, si nous pleurons sur eux, il faudrait aussi pleurer sur les populations massacrées depuis huit ans dans le Donbass, car il y a eu plus de 10 000 morts sans que cela émeuve quiconque. Géographiquement et historiquement, tout cela est assez imbriqué. Au IXe siècle, l’Ukraine était russe, puis il y a eu tous ces découpages issus des guerres, ensuite l’effondrement de l’URSS, puis ces populations russophones qui ont été séparées de la Russie… C’est vrai, c’est assez compliqué et l'on a tendance à oublier toute cette complexité pour voir ce qui est le plus touchant et le plus révoltant. Il faut respecter cette approche. J’ai été reporter de guerre et, évidemment, cela ne nous fait pas rigoler de voir des mômes qui ont perdu un bras et qui courent désespérément… Évidemment, j’ai été bouleversé. Pourtant, on ne peut pas se limiter à l’émotion, sinon on passe à côté de la vérité ».
Pourtant, ce temps de l’émotion efface toutes les données subjectives du problème. D’ailleurs, toutes proportions gardées, on a observé un phénomène similaire au moment du confinement ou de la vaccination… Pour Gérard Bardy, « le fait d’avoir des médias en direct, et tous ces réseaux sociaux, nous amène à voir les pires horreurs à travers toutes ces images qui arrivent par flots. Comment voulez-vous que nous ne soyons pas bouleversés et que notre psychisme résiste ? Nous sortons déjà de deux années de pandémie où notre système nerveux a quand même été mis à mal. On a collé à la population une trouille monumentale en la privant de certaines libertés, donc le traumatisme est encore en nous. Sans transition, on passe à ce traumatisme supérieur, qui est celui d’une guerre, et l'on prononce à la télévision, sans aucune précaution, le terme de menace nucléaire. Comment voulez-vous dormir ? Nous n’en sommes pas là, car c’est une guerre des nerfs et une guerre de communication. Nous sommes conditionnés et fragilisés par cette succession de mauvaises nouvelles. Il y a une réflexion à avoir sur le fonctionnement des médias, parce qu’il faut doser les informations : je ne dis pas qu’il faut les cacher, mais on ne peut pas les faire tourner en boucle. »
Ainsi, à l’époque du journal qui arrivait le matin, on expliquait qu’il y avait une guerre, mais, dans les pages suivantes, après les faits, il y avait toujours des analyses et des rappels historiques sur les origines du conflit. Or, aujourd’hui, sur les chaînes d’information, ce n’est plus le cas. Gérard Bardy partage ce sentiment : « Le grand défaut de la presse française, c’est de ne pas séparer les faits du commentaire, donc de tout mélanger. Les faits sont sacrés, mais le commentaire peut prendre parti. Les chaînes d’information continue font beaucoup de mal à la cause de la vérité. Vous avez des images de deux minutes qui tournent en boucle, c’est terrifiant et, après, vous avez des commentaires de gens qui ne connaissent absolument rien au sujet. Heureusement, il y a quand même quelques experts, comme Pierre Servent, qui est un vrai spécialiste et qui a du recul. »
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