Journal d’un paria.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Ivan Rioufol est journaliste, écrivain et polémiste. Son bloc-notes du Figaro reste l’une des rubriques favorites des lecteurs du quotidien. Pour la première fois depuis 2002, ses chroniques ont une continuité thématique sur deux ans, lorsqu'il retrace, semaine après semaine, les errances et l’amateurisme de nos dirigeants face à la pandémie. Dans son dernier livre, il revient ainsi sur les déclarations péremptoires et pleines d’assurance du président et de ses ministres : « On ne fermera pas les frontières, ça n’aurait pas de sens » disait Olivier Véran, « Tout le monde ne portera pas de masque en France » enchaînait Sibeth Ndiaye, à quoi répondait la fermeté du Président : « Le passe sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français ». Ces chroniques constituent, selon Ivan Rioufol, le verbatim de l’effondrement progressif des libertés et la mémoire de ce que nous avons subi, depuis l’interdiction faite aux familles d’accompagner leurs proches mourants, jusqu’à celle pour les médecins de traiter la maladie.

Ivan Rioufol indique que ce terme de paria s’est imposé : « Naturellement, il y a pire comme vie de paria que la mienne, mais j’ai pris ce terme en fonction de la déclaration d’Emmanuel Macron du 12 juillet dernier qui nous a fait comprendre que ceux qui n’acceptaient pas le passe sanitaire étaient exclus d’un certain nombre de lieux publics : donc ils étaient considérés comme des indésirables, c’est-à-dire des sous-citoyens. Ce sont des citoyens qui payent des impôts comme tout le monde mais, parce qu’ils ne se plient pas à l’ordre hygiéniste, ils sont exclus des lieux anodins, comme les restaurants, les bistrots, les cinémas ou les théâtres. J’ai trouvé que cette ségrégation sanitaire était inadmissible et j’ai refusé de me plier à cet ordre. Je me suis donc mis dans une position très inconfortable de paria. Ensuite, j’ai entendu le président de la République dire qu’il avait envie de nous emmerder, en accentuant le mépris et l’arrogance, afin de nous faire plier l’échine. Mon caractère ne se prête pas à ça. » Ivan Rioufol analyse aussi cette politique anxiogène en rappelant que la majorité ne vit qu’en nous faisant peur, entre le réchauffement climatique, le populisme et le sanitaire.

En additionnant ces éléments, il estime qu’il y a une cohérence politique dans cette démarche : « J’avais effectivement décrit cette fabrique de la peur dans un précédent livre, bien avant la crise sanitaire, et j’avais pointé cette instrumentalisation de la peur par le pouvoir en place. Déjà, par des détournements d’images, notamment sur le réchauffement climatique, avec la forêt amazonienne qui flambait ou par la dramatisation de la montée du populisme, en laissant croire que derrière il y aurait un nouveau fascisme. Il y avait là une sorte d’instrumentalisation d’une peur fictive, mais aussi une infantilisation de l’électorat, dans le but de dépolitiser les grands sujets. L’idée étant de feindre un état protecteur vis-à-vis du climat, du populisme, aujourd’hui d’un virus, pour chasser du discours commun tous les grands sujets existentiels face auxquels le pouvoir actuel n’a pas de réponse. Je pense aux problèmes liés à la sécurité, au communautarisme, ou à la fragilité de la cohésion nationale. Encore aujourd’hui, il est très compliqué pour les candidats à l’élection présidentielle de poser ces problèmes, parce qu’on leur répond systématiquement que ce sont des populistes infréquentables. On doit concentrer le débat sur des problèmes accessoires, comme la santé ou le réchauffement climatique. »

Ce livre vise aussi à prendre date, en consignant ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont dit, comme un témoin qui s’adresse aux générations futures : « Je fais des essais et je publie très régulièrement, sous forme de livre, le bloc-notes que je rédige chaque vendredi dans Le Figaro depuis maintenant vingt ans. Je ne change pas une virgule de ce que j’ai pu écrire auparavant et il est intéressant de relire cela dix ou vingt ans plus tard pour savoir si mes analyses sont bonnes ou non. Je prends le risque de publier cela, donc j’accepte que l’on me juge sur mes raisonnements, mes intuitions, ou mes analyses. Je ne renie rien. Il y a parfois des erreurs factuelles que je ne corrige pas : par exemple, je ne vois pas venir Éric Zemmour en écrivant que sa candidature est une impasse. Je me suis trompé. Je laisse tout cela. Cependant, la somme des descriptions dans le détail, notamment de tout ce qui s’est passé au cours de cette crise sanitaire, est intéressante. Plus tard, si des historiens veulent voir comment on a pu vivre cette crise, ce livre est une photographie. Je me suis toujours vu comme une sorte de photographe de l’instant et je prends donc le risque de publier mes photos. »

Pourtant, le maccarthysme ambiant existe aussi sur d’autres sujets, comme la fiscalité, l’écologie, l’immigration, ou même les logements sociaux : « Nous vivons depuis une trentaine d’années dans un régime d’intolérance générale. Nous qui sommes les héritiers présumés d’une société qui aime débattre et se frotter aux idées des autres, nous ne supportons plus la contradiction, faute d’arguments. Nous payons quarante ans d’idéologies et d’idées toutes faites, mais aussi de conformisme et de refus de se laisser ébranler par les réalités. Les idéologies progressistes, mondialistes et antiracistes, qui ont construit la pensée dominante, se heurtent aujourd’hui aux réalités auxquelles elles n’avaient pas voulu se confronter. Je pense à la segmentation de la société, à la colère populaire ou à la montée des inégalités sociales. On voit bien que ces gens qui se disaient progressistes ont abandonné le peuple et la Nation. C’est ce qui apparaît aujourd’hui dans ce maccarthysme qui poursuit les quelques rares observateurs qui disent que le roi est nu et que le peuple est abandonné. Face à cela, on vous répond que vous êtes quasiment un fasciste ou un nazi. C’est le sort qui a été réservé aux Gilets jaunes ou au Convoi de la Liberté, c’est-à-dire des Français de la France humiliée qui montent à Paris pour essayer de rappeler qu’ils existent. Ils sont insultés par l’État et on leur envoie même des véhicules blindés... J’ai vu les Champs-Élysées occupés par les chars face à un peuple en colère qui voulait protester. Rendez-vous compte de ce que l’on aurait dit, si l'on avait vu cela dans des pays soviétisés ! Dans le même temps, les cités sensibles sont en insurrection en permanence et le pouvoir se garde bien d’envoyer ces mêmes véhicules blindés. Je suis révolté par ces deux poids deux mesures. »

Pourtant, les idées défendues par Ivan Rioufol sont minoritaires si on analyse les sondages : « Il y a l’écume et la société enfouie. À l’évidence, je suis minoritaire dans ma profession, parce que mon discours est à rebours du conformisme officiel, mais il me semble tout de même que ce que je dis a une résonance. Je vois que la vérité fait peur et, si je suis apparemment minoritaire, c’est parce que les gens ont peur et cette politique de la peur a eu les conséquences voulues par le pouvoir. Les gens sont devenus dociles sur un certain nombre de sujets. Mais vous observerez qu’il y a quand même de belles réserves de réactivité. Quand les premiers Gilets jaunes débarquent - je ne parle pas de ceux qui ont été infiltrés par l’extrême gauche - c’est quand même bien le signe d’une révolte sourde qui commence à exploser. Je suis peut-être minoritaire face au pouvoir médiatique, mais je ne suis pas sûr d’être minoritaire au cœur de la France profonde. Je suis plutôt même en résonance, car je rappelle que ma vocation de journaliste est née dans la France profonde. J’ai commencé à Nantes pendant huit ans et j’ai appris à me confronter à la vie des gens. J’ai toujours voulu être le porte-parole de ceux qui n’ont pas la parole. »

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