Secret-défense, le livre noir.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Pourquoi les délibérations des conseils de défense sanitaire sont-elles placées sous le sceau du secret-défense ? Qu’est-ce que le secret-défense ? Dans son dernier livre, le journaliste Pascal Jouary présente une quarantaine d’affaires qui ont été couvertes par la raison d’État : ministre assassiné, journaliste noyé, lanceur d’alerte suicidé, informateur défenestré... Nombreux sont ceux qui ont payé de leur vie leur engagement en faveur de la vérité. À ces audacieux devenus victimes, s’ajoutent les innocents du crash d’un avion commercial, du naufrage d’un bateau de pêche ou d’un immeuble détruit sans que personne puisse l’expliquer… Autant de drames qui ont provoqué de nombreuses victimes innocentes et la colère des proches, et qui se heurtent au secret-défense. Beaucoup de gens pensent que le secret-défense concerne uniquement des affaires militaires. Or, on s’aperçoit que la classification secret-défense est aussi utilisée par les politiques pour se protéger. Pascal Jouary souligne que « c’est un sujet assez vaste et chaque affaire est différente. La perception des choses ne sera pas la même si l'on se place du point de vue de l’État, ou si l'on se met à la place d’un citoyen lambda. Je voudrais par exemple parler de la Maison des Têtes. C’est un immeuble qui a explosé à Toulon en faisant une dizaine de victimes. Il y avait des exercices militaires dans la baie de Toulon au même moment et je pense que c’est un missile envoyé par erreur. Mais l’État ne veut pas le reconnaître et il dit que c’est une explosion au gaz. Il y a le secret-défense sur les documents. En ce moment, le Conseil de défense sur la crise sanitaire concerne absolument tout le monde et il est soumis au secret-défense. »

Il est difficile de commenter des affaires soumises au secret-défense en disant que cette procédure est abusive puisque, par définition, il y a un secret et que personne ne connaît le fond de l’affaire : « Il faut s’appuyer sur les faits qui sont avérés et l'on se rend compte que certaines affaires ont été très documentées. Mais, tant que l’on n’a pas une certitude à 100 %, il y a toujours un doute. En ayant analysé une quarantaine de cas différents, je me suis aperçu qu’il y avait vraiment un système. Les coupables ne sont pas jugés, les victimes ne sont pas indemnisées et c’est quelque chose qui revient. Le secret est finalement fait pour sortir de l’éthique et de la loi. Il faut vraiment être dans le système pour ne pas voir le problème. Dans beaucoup d’affaires, il y a des coupables, comme dans l’affaire Ben Barka ou dans l’affaire Robert Boulin. Je vais aussi prendre un cas récent, l’affaire Lafarge : il y a vraiment des coupables. Les services secrets ont demandé à Lafarge de laisser leur entreprise ouverte au cœur de l’État islamique pour en faire un lieu de renseignements. Tout cela en laissant des millions à des groupes terroristes, notamment Daech. Il est difficile de cautionner cela, mais on ne peut juger personne à cause du secret- défense. Il y a certaines affaires où l’on connaît toute la vérité, par exemple lorsque trois militants kurdes ont été abattus en plein Paris. On sait que c’est le gouvernement Erdogan qui a ordonné cela, mais malheureusement on n’a pas toute la vérité à cause du secret-défense. »

L’actualité, c’est le Conseil de défense sanitaire qui est soumis au secret-défense. A priori, l’ennemi, c’est le virus : alors, pourquoi mettre un secret-défense sur les délibérations ? Pascal Jouary livre son analyse : « Je vais vous expliquer dans quel état d’esprit tout cela s’est fait. On sait que les laboratoires P4 ne sont pas seulement à usage civil et qu'à l’origine ils sont militaires. Il y a eu un travail sur les guerres bactériologiques, donc à la base nous avons deux laboratoires militaires en France. Cela veut dire que la question du virus et du militaire est déjà liée. Je pense qu’il est complexe de savoir si le virus sort d’un laboratoire ou non, mais j’entends des spécialistes expliquer que c’est une possibilité. Cela peut expliquer cet aspect militaire. Le problème, c’est le secret. Ils n’ont pas su dissocier les choses parce que, chez les militaires, on n’a pas l’habitude de remettre en question les normes et les règles. » Pourtant, on continue d’appliquer le secret-défense à des réunions dont l’aboutissement consiste à nous astreindre à manger assis au restaurant… Cela a pour effet de renforcer les thèses complotistes : « Effectivement, plus cela avance, moins c’est compréhensible et moins c’est accepté. Le gouvernement met de l’argent pour combattre le complotisme, alors que les États sont de gros producteurs de complotistes. Il est compliqué de contredire le secret-défense. Les députés n’ont pas beaucoup de pouvoir et un ministre qui commencerait à râler sur le secret-défense, il n’y a pas si longtemps, pouvait finir comme Robert Boulin… D’ailleurs, c’est l’une des théories pour Robert Boulin. On peut imaginer que le Conseil de défense cache beaucoup de choses, mais il faut savoir que tout est classifié automatiquement. Il y a beaucoup de rapports sur la vente des laboratoires à Wuhan et les contrats des vaccins sont classifiés : c’était déjà le cas à l’époque du vaccin H1N1. »

Imaginons que, demain, un président demande la déclassification du secret-défense, mais découvre que le virus émane du laboratoire franco-chinois. Il comprend alors que la responsabilité de la France peut être engagée et il envisage de maintenir le secret-défense afin d'éviter que la France soit condamnée à des milliards de dédommagements… Ce scénario est-il crédible… Pascal Jouary connaît bien le sujet : « Déjà, un président de la République ne fait pas ce qu’il veut, il doit demander à déclassifier des choses et ce n’est pas toujours accepté. Généralement, un président n’a pas envie de déclassifier des choses compromettantes. Imaginons que ce soit un président complètement rebelle, ou bien il a changé toutes les institutions en arrivant, ou bien ce sont toujours les anciennes, et il y aura forcément un choc face à l’ancienne administration qui a l’habitude de tout garder secret. Donc, c’est difficile à imaginer. Plus un pays va être puissant, plus il aura de secrets. Dans les dictatures, il n’y a pas de problèmes de secret-défense, puisque tout est secret et, en Chine, il n’y a aucune transparence. »

Enfin, des ministres sont soumis au secret-défense, ce sont des gens qui sont souvent très superficiels, peu fidèles, qui courent après ce qui est à la mode et qui n’ont pas beaucoup de convictions… Pascal Jouary reconnaît que c’est un problème : « Que font les gens qui ont eu de gros secrets quand ils quittent leur poste ? C’est un problème. Ils ont le droit de partir dans le privé. Ils sont toujours un peu surveillés, mais ils sont très bien payés pour utiliser tout ce qu’ils savent.... Toutefois, il ne faut pas oublier que le secret-défense est un terme juridique et qu’ils peuvent être poursuivis dans de très nombreux cas, qu’ils soient en fonction ou non. »

« Secret-défense, le livre noir » de Pascal Jouary est publié aux Éditions Max Milo.

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