Balagan : Israël et ses paradoxes.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Corine Braka est chanteuse franco-israélienne et elle vient de publier son premier roman, Balagan, dont les droits ont déjà été achetés pour une adaptation cinématographique. Son livre n’est pas politique, elle nous emmène simplement à la découverte d’Israël et de ses paradoxes. D’ailleurs, Balagan signifie désordre en hébreu : « Ce n’est pas du tout un livre politique pro israélien, c’est simplement un zoom sur cette jeunesse. On pense à la start-up nation, mais c’est aussi les grandes fêtes le soir… Je suis une pure Parisienne, et j’ai vécu avec toute ma famille à Paris. Je suis partie il y a une quinzaine d’années. J’ai quatre enfants, deux que j’ai fait grandir en France et deux que j’ai fait grandir en Israël. L’arrivée n’a pas été facile. C’est pourquoi nous sommes en train de préparer un film qui raconte cela. » Israël est un pays où les gens sont sérieux et ordonnés, quand c’est vital, mais pour le reste, c’est le désordre : « Ce qui est incroyable, c’est le bordel ambiant, c’est ce qui fait toute l’énergie de ce pays. C’est tout et n’importe quoi, mais on arrive toujours à quelque chose. Les Israéliens à l’armée sont capables de faire des choses incroyables. Vous avez des gosses de 17 ans qui sont capables d’exploits mais, pour les faire marcher en cadence, on est obligé de dessiner des traces sur le sol, sinon ils seront incapables de marcher en cadence. Les rendez-vous à la banque sont parfois surréalistes, on vous reçoit en short et en T-shirt. Il n’y a pas de codes, on est dans l’urgence, on va toujours à l’essentiel. C’est ce qui m’a le plus marquée. » Tout semble être facile en Israël, mais tout est complexe aussi, on a l’impression que ce pays mélange la rigueur nordique et le foutoir méditerranéen, c’est ce qui fait son charme : « C’est un pays déraisonnable où l’on retrouve tous les antagonismes du monde. En Israël, l’administration n’est pas tatillonne ou rigoureuse, les accès sont plus faciles, le monde politique est très accessible. Même à l’école, les enfants peuvent rendre leur interrogation sur un papier d’emballage, cela marche quand même. J’ai vu ma fille de 13 ans dire à sa prof qu’elle n’était pas sympa, parce que sa note n’était pas très bonne, alors qu’elle avait beaucoup travaillé… La prof a pris soin de l’écouter. »

Corine Braka revient sur son installation en Israël : « Israël est un bordel sans nom pour qui débarque pour y vivre. Rien n’est organisé. Tout est dans la débrouille, mais les relations sont directes et les gens sont gentils. S’insérer est une épreuve initiatique qui n’est pas de tout repos. Se faire des amis n’est pas trop difficile si l’on s’insère dans des études, à l’armée ou dans un travail, tant les relations sont simples, chacun venant d’ailleurs ou presque. À condition d’être juif, nul ne se sent étranger. C’est un peu comme à New York, où l’on parle toutes les langues et où l’on côtoie toutes les races, sauf qu’en Israël, on est d’abord et avant tout juif. » Mais le paradoxe de ce pays, c’est que les choses les plus simples peuvent devenir un enfer, et inversement : « On se rend vite compte qu’être juif, c’est une chose, et qu’être Israélien, c’en est une autre, et je ne parle même pas des différences culturelles, des ashkénazes qui ne bronzent pas, qui deviennent rouges comme des homards au moindre rayon de soleil et qui sont froids comme des carpes farcies… Tout ce qu’on vit en Israël est exacerbé et déraisonnable. C'est le pays de tous les contrastes. Les gens sont tous dans l’intensité de l’action et de l’émotion. Ils sont à fleur de peau, ils réagissent au quart de tour ».

Corine Braka, que nous avons jointe en Israël, veut surtout parler de cette jeunesse israélienne unique au monde : « Je suis tombée amoureuse de cette jeunesse. Comme dans tous les pays, on retrouve des problèmes politiques ou géopolitiques, mais cette jeunesse n’existe nulle part dans le monde. D’ailleurs, les gens qui viennent en Israël sont happés par ce mouvement. Tout est dans l’antagonisme et c’est passionnant. Les jeunes vivent des choses très compliquées à l’âge de l’adolescence. J’ai voulu parler de cette jeunesse atypique dans la mesure où elle est très cosmopolite, elle vient du monde entier. Il y a aussi les juifs qui sont nés en Israël, tout comme les Arabes israéliens qui vivent avec nous et qui travaillent dans les hôpitaux et dans les écoles. J’ai voulu définir cette jeunesse. J’ai aussi voulu décrire cette ambiance au cœur de l’université hébraïque de Jérusalem. Cette jeunesse est méconnue, elle est en même temps dévastée, abîmée, pleine de projets intéressants, pleine d’espoir… Elle dégage une énergie vitale hors du commun. » Mais on retrouve aussi des aspects propres aux jeunes qui vivent ailleurs dans le monde : « Le point commun, c’est déjà la coexistence. Leurs ennemis, ce sont les adultes, comme pour toutes les jeunesses du monde. Les adultes vivent avec leurs traditions, leurs idées bien conçues. Ces jeunes arrivent avec un regard nouveau, des espoirs, et ils sont face aux adultes qui ont besoin de transmettre des traditions ancestrales. Mais il n’y a pas de combat de générations. D’ailleurs, la vieillesse est très respectée en Israël et il est très fréquent de voir des petits-enfants avec leurs grands-parents dans des restaurants. Mais je parle des adultes qui transmettent des traditions qui sont parfois lourdes à porter. Par exemple, il y a des Israéliens qui sont arrivés il y a très longtemps, ils ont dû se battre pour prendre leur place, mais cette jeunesse a pris l’habitude de se mélanger, ils travaillent tous ensemble, ils n’ont pas envie de se détester. » Alors, quel est le secret de cette jeunesse israélienne ? « Il y a très longtemps, un écrivain avait publié un livre qui s’appelait « Israël en danger de paix ». L’envie de se battre, pour des idées, une terre, ou un pays, cela donne une force et un espoir de coexister. Quand on est dans le luxe, on se bat moins. Chaque personne a son histoire. Si vous allez prendre de l’essence ou si vous allez au supermarché, vous rencontrerez toujours des gens qui ont tous de vraies histoires. »

À travers ce livre, les non-juifs sont invités à découvrir cette jeunesse israélienne et la vie quotidienne dans ce pays où se mélangent un grand bazar et beaucoup de sérieux : « Il y a toujours une fierté d’entreprendre et de travailler, mais le soir tout est incontrôlable. Pour les lecteurs de confession juive, je ne vais pas dire que je les encourage à venir, parce que c’est un pays très difficile. Rien n’est facile, mais vous êtes toujours rattrapé par une émotion qui ne vous donne pas envie de lâcher, parce qu’il y a toujours quelque chose de très fort. Par exemple, ma sœur est médecin et je ne l’encourage pas à venir en Israël, parce que c’est quelqu’un de très codé, je sais qu’elle serait très bousculée en venant ici. Si un juif veut venir, il vaut mieux avoir une trentaine d’années qu’une soixantaine d’années, sinon il sera un peu perdu… » Cet ouvrage de Corine Braka est instructif, car il nous plonge dans un pays moderne, en pleine évolution, et très particulier aussi en raison de ses différentes facettes. Il est par ailleurs empreint d'humour et l'on imagine de nombreuses scènes très amusantes quand il sera adapté au cinéma…

« Balagan(e) » de Corine Braka est publié aux Éditions Maïa.

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