La belle histoire des cathédrales.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Les cathédrales, les basiliques, les églises monumentales ont connu au cours des siècles des formes différentes que l’on a appris à reconnaître : roman, gothique, Renaissance, néo-classique, etc. Alain Billard raconte comment et pourquoi sont nés ces styles. Alain Billard, architecte, enseignant à l’Ensap-Bordeaux (où il a fondé le DPEA Risques naturels majeurs et architecture) et à l’Ensa-Paris/Belleville, est aussi docteur en archéologie. Il a exercé un rôle d’expert ou de chargé de mission pour le compte du ministère de la Culture et pour celui de l’Environnement. Il nous raconte l’histoire des cathédrales : « C’était une volonté de structurer l’Église, à partir du IVe siècle, sous l’autorité de Rome, avec un Occident et un Orient. Donc, on a construit le Vatican à Rome et Sainte Sophie en Orient. Progressivement, on a vu des diocèses se former, c’est-à-dire des entités structurelles qui ont permis de quadriller l’ensemble de l’Europe et du Moyen-Orient, de façon à propager la foi, ce qui était une forme de gouvernement des âmes. Le bâtiment même de la cathédrale, siège de l’évêque qui a installé sa cathèdre, c’est d’abord la grande église d’une région et cette église va se structurer au fil du temps, à travers l’époque paléochrétienne, puis les Mérovingiens, les Carolingiens et tout doucement les temps romans, c’est-à-dire au début de l’époque romane riche. Tout cela va se dérouler jusqu’aux années 1050 environ et c’est à partir de 1080 que quelque chose va se produire, puisque l’on va transformer l’architecture de la grande église en une église du diocèse qui n’est plus une église paroissiale, mais qui devient le siège de l’évêque. C’est là qu’il gère son diocèse, avec l’aide des chanoines, et qu’il va donner toute l’impulsion à une religion qui s’impose dans l’ensemble de l’Europe. » Existait-il, par exemple sous l’Égypte ancienne ou la Grèce antique, des formes de temples susceptibles de ressembler à des cathédrales ? Alain Billard précise que « chaque religion marque son temps avec sa propre empreinte architecturale. Le temple, c’est souvent la maison de Dieu, qui est souvent un dieu local avant de devenir un dieu national. C’est une divinité et il y a beaucoup de dieux en Égypte, en Grèce ou sous l’Empire romain, sans parler du temps des druides, mais il n’y a pas d’image de la cathédrale telle que nous la connaissons. »

On se demande souvent comment on a pu construire des édifices aussi impressionnants à une époque où les grues ou les camions n’existaient pas : « C’était la même chose pour les temples et les grands bâtiments de l’époque : on allait dans la carrière la plus proche, simplement avec des chevaux et des bœufs pour tirer les charrois, on construisait avec ce que l’on avait dans un rayon relativement bref, c’est-à-dire à 5 ou 15 kilomètres maximum, parce qu’il n’y avait pas de routes. Les maîtres d’œuvre sont d’abord des entrepreneurs et, lorsqu’ils décident de construire un édifice, ils négocient le prix de construction en fonction de la carrière la plus proche. » Donc, Notre-Dame de Paris a été construite avec des matériaux locaux : « Notre-Dame de Paris fait partie des cathédrales tardives. Il y avait déjà des routes, mais surtout le fleuve. La France n’est pas dépourvue de fleuves et on peut transporter par voie d’eau, comme le faisaient les Égyptiens avec le Nil. Il faut aussi avoir des charrettes permettant de tels transports. Beaucoup de choses ont été écrites à propos des transports sur le Nil, où l'on équilibrait des bateaux avec une pierre de chaque côté. En Europe, ce n’est pas ce que l’on faisait, car la Seine n’est pas aussi facilement navigable que le Nil. La marine de transport n’existait pas à l’époque. Les maîtres d’œuvre qui sous-traitent les transports aux carriers ne sont pas forcément équipés pour transporter sur de longs parcours. »

Alors, en poursuivant cette conversation avec Alain Billard, nous évoquons le temps qu’il fallait pour construire une belle cathédrale : « Il a fallu 5 ans pour Saint-Denis et 850 ans pour Cologne ! Tout dépend de l’argent dont on dispose. Les pèlerins apportent de l’argent, les gouvernants apportent de l’argent... On trouve de l’argent comme on peut, ce n’est pas d’une évidence totale… Une cathédrale qui s’échelonne sur 300 ou 400 ans va évidemment épouser les styles du moment et les savoir-faire du moment. Tout cela se mêle dans une joyeuse uniformité de vue et de compréhension, parce que notre culture ne permet pas bien de distinguer ce qui est le style d’un moment ou le style d’un autre. D’ailleurs, c’est toute la difficulté que rencontrent les guides qui font visiter des forteresses, des châteaux ou des cathédrales, car il peut y avoir 500 ans d’écart entre la construction, l’amélioration, l’effondrement et la reconstruction… Quand une partie des cathédrales se sont effondrées, on a dû les reconstruire en faisant autrement. Quand vous êtes à Cluny, il y a trois églises, mais on voit aussi des parties effondrées, des abandons... Le temps fait son œuvre. On n'a plus envie d’aller à Rouen ou à Saintes, mais tout d’un coup on a envie d’y retourner parce qu’il y a une relique qui vient d’arriver. Les religions sont des mouvements comme la houle sur la mer : à un moment donné, une région est en odeur de sainteté, mais un peu plus tard, parce que tel cardinal ou roi en a décidé autrement, c’est désaffecté et, un beau jour, on revient dessus, on recommence et on oublie. L’église de Mièges était fantastique, mais aujourd’hui c’est une ruine, on la visite en se souvenant de son passé… L’architecture se plie à la mode du moment et au temps. »

Quelle était la part d’autonomie et de créativité que pouvait apporter l’architecte face au cahier des charges imposé par l’Eglise, comme l’orientation imposée vers le tombeau du Christ ? L’auteur et architecte indique que « l’orientation est arrivée un peu tardivement dans l’histoire des églises. Il y a des consignes qui sont données par les conciles, elles sont applicables ou non, il y a une règle pour définir une architecture. À un moment donné on va faire des jubés, mais combien d’églises ont encore des jubés en France ? Combien d’églises ont-elles encore des cryptes accessibles ? Pas beaucoup, parce que l’on n’a plus besoin d’avoir des reliques, qui ne sont plus des motifs de pèlerinage. Ce sont des modes. En réalité, il n’y a pas de consignes. Il y a des consignes que les architectes réinterprètent à leur façon et cela change de siècle en siècle… Les cathédrales construites récemment en France ne correspondent pas aux critères du XIIe siècle, évidemment. »

On découvre aussi, dans son livre, que les cathédrales sont des colosses aux pieds d’argile, parce qu’il y a la question du vent : « Le vent ne s’attaque pas aux voûtes, mais à la charpente. Les évêques ont voulu que l’on voie leurs cathédrales de loin, donc le vent arrive de plein fouet dessus, et c’est le dénominateur commun de l’angoisse des bâtisseurs. Faut-il faire un bâtiment rigide comme à l’époque romane ? Mais à l’époque romane, les bâtiments étaient petits, donc peu sensibles au vent. En Espagne ou en Italie, les cathédrales sont soumises aux tremblements de terre, parce que le vent pousse le bâtiment sur sa cime. Donc, il faut inventer une façon de calculer le bâtiment en fonction du vent ou des tremblements de terre. Le 1er mai 2011, on a imposé par la loi un certain nombre de règles, l’Eurocode 8, qui demande à toutes les constructions nouvelles, ou à celles qui vont être modifiées de façon profonde, de respecter les règles de pression des sols. Aujourd’hui, on connaît ces règles de pression, on sait d’où vient un tremblement de terre, tout comme sa pression, et on connaît aussi depuis pas mal de temps les règles de neige et de vent. Au Moyen Âge, on sentait cela, mais on ne savait pas vraiment. Aujourd’hui, ces règles codifient une façon de construire et, quand on regarde bien, on retrouve chez les bâtisseurs du Moyen Âge exactement les mêmes règles que celles que nous connaissons aujourd’hui. À l’époque, il n’y avait pas d’ordinateurs, mais ils sentaient comment ils devaient construire. Regardez la cathédrale de Beauvais : elle n’est pas finie, parce que l’on n’avait pas d’argent, mais surtout on ne savait pas la faire tenir. Beauvais est arrivé à la limite de ce que les bâtisseurs de cette époque sentaient qu’ils pouvaient faire. On a des voûtes à 45 mètres, qui sont à l’abri de charpentes, qui ne sont pas stables sous la pression du vent, donc on a mis de la ferraille partout. Chaque matériau a ses limites. Aujourd’hui, on veut construire des tours à 1000 mètres d’altitude parce qu’on a le matériau, mais il n’est pas certain que l’on puisse atteindre les 1200 mètres et il faudra sans doute trouver un autre matériau pour aller plus haut. » Finalement, sans l’informatique et les technologies modernes, les bâtisseurs de l’Égypte ancienne ou du Moyen Âge savaient déjà faire ce que les scientifiques européens nous demandent de respecter aujourd’hui : « Oui, mais en Égypte on ne construisait pas très haut. Ls bâtiments les plus hauts sont les pyramides. Ce n’est pas par hasard si elles se terminent en pointe et ce n’est pas par hasard non plus si les clochers de nos cathédrales se terminent en pointe : il faut donner de la souplesse et, plus on monte, plus il faut que le bâtiment soit souple pour pouvoir résister au vent et pour que la tête s’incline. La vallée du Nil n’est pas soumise à des tempêtes très violentes. En revanche, si vous regardez les bâtiments qui ont été construits à partir du XIIIe siècle, les tours sont constituées de deux éléments : un élément de base qui sert à prendre les pressions des voûtes et, au-dessus, le beffroi qui est très soumis au vent, donc il se termine en pointe et il est très aéré. »

« La belle histoire des cathédrales » d’Alain Billard est publié aux Éditions De Boeck Supérieur.

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