Réseaux sociaux : la guerre des Léviathans.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Robert Redeker est agrégé de philosophie, il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits jusqu’au Mexique et en Colombie. Il collabore à de nombreuses revues et journaux. Robert Redeker a été l’un des premiers intellectuels à être menacé de mort par les islamistes et il est toujours contraint de vivre sous protection policière. Dans son dernier ouvrage, « Réseaux sociaux : la guerre des Léviathans », il analyse les conséquences politiques, culturelles, anthropologiques et métaphysiques d’une réalité qui projette les hommes dans une ère nouvelle, celle des réseaux sociaux. Dans le Livre d’Isaïe, le Léviathan est un animal sous-marin géant qui se révolte contre son créateur. Robert Redeker explique que « c’est l’animal qui avale tous ceux qui passent à sa portée. Le monstre Léviathan est l’ennemi des hommes. Il est inhumain et cette idée biblique du Léviathan devient dans la philosophie européenne un mythe politique avec Thomas Hobbes au XVIIe siècle. Il y a une inversion de la valeur de ce mythe puisque le Léviathan, chez Hobbes, c’est l’État qui avale tous les êtres humains, mais en leur permettant de s’humaniser : c’est-à-dire en mettant fin à l’inhumanité, la guerre de tous contre tous. Hobbes reprend cette célèbre formule considérant que l’homme est un loup pour l’homme à l’état de nature et, quand il est dans ce Léviathan qu’est l’État, quand il est avalé par l’État, il peut devenir véritablement un homme. Donc, il y a un contraste entre le mythe biblique du Léviathan et le mythe philosophique, qui est à la base de la politique moderne. Je n’ai pas voulu choisir entre l’un et l’autre, parce que les deux sont vrais. L’État se montre parfois inhumain, mais il y a aussi de l’humanité dans le mythe biblique. Nous avons aujourd’hui deux forces en rivalité avec les GAFAM qui sont très ambitieux et qui essayent de se substituer aux États, comme on l’a vu aux États-Unis où le président du plus puissant État du monde a dû plier le genou devant les GAFAM. Je me suis dit que l’univers numérique et les réseaux sociaux ont envie d’être les nouveaux Léviathans, c’est-à-dire à la fois monstrueux et protecteurs. Ils avalent tout, mais vous connaissez aussi le moralisme qui accompagne le discours de Facebook ou de Twitter. C’est un moralisme tout à fait hypocrite parce que derrière cet humanisme, il y a un univers terrifiant, c’est la compétition pour la puissance politique, mais aussi pour la puissance financière. »

L’auteur dénonce les raccourcis systématiques sur les réseaux sociaux : « C’est simpliste et cela incite à la violence en raison de la brièveté obligatoire du propos. Il y a la brièveté du propos et aussi le rapport au temps dans le contexte d'un événement et son oubli rapide. Depuis ses origines, la philosophie indique qu’être libre et sage consiste à ne pas se soumettre à l’émotion. Or, quand un fait d’actualité se produit, on condamne sans même ouvrir le dossier. En quelques secondes, on délimite le camp du bien et le camp du mal, alors que lorsque l’on travaille sur un temps long, force est de constater que le bien n’est pas totalement le bien et que le mal n’est pas totalement le mal… » Il ajoute que « les réseaux sociaux sont des dispositifs de vitesse et d’annulation du temps. Dans ce contexte, vous avez aussi l’annulation de la conservation de la mémoire du passé dans l’avenir. Ce sont à la fois des dispositifs qui mettent en avant, donc qui semblent promouvoir, mais qui, en même temps, effacent tout cela dans le temps. Les médias et les politiciens sont à la remorque de Twitter et l’un des éléments de la crise du journalisme et de la crise politique, c’est de ne plus être capable d’avoir la mesure du temps long. Certains journalistes et certains politiques, pas tous évidemment, sont à la remorque des réseaux sociaux. Ils parlent d’un sujet et, dans deux jours, ce sera autre chose. Lorsque Donald Trump était président des États-Unis, il ne se passait pas deux jours sans que l’on évoque ses tweets. Cela a aussi servi à fabriquer la figure de la haine. Je n’ai pas de sympathie particulière pour Donald Trump, mais j’ai été fasciné par cette fabrique du personnage à détester. On fabrique une sorte de diable que l’on peut haïr innocemment. On est dans la haine innocente, c’est la haine en parfaite bonne conscience. Souvenez-vous de Joseph de Maistre qui parle du soldat dans les soirées de Saint-Pétersbourg. Le soldat a le droit, dans une circonstance particulière, de faire ce qui est interdit tout le temps ailleurs : un carnage. Il tue, mais il est en même temps innocenté du fait de tuer. C’est le paradoxe du soldat. Plus généralement, dans la vie sociale, nous avons besoin de haïr, mais nous avons aussi besoin de nous sentir innocents de cette haine. Lorsque les réseaux sociaux et les médias fabriquent des figures à haïr, toute la société se libère. Comme c’est le méchant que l’on nous a montré, nous sommes innocents de cette passion mauvaise. »

Le propre d’une opinion publique, c’est un sentiment stable dans la durée, mais comme les réseaux sociaux ne s'inscrivent pas dans la continuité, on est aussi dans la mort de l’opinion publique : « Je croyais aussi, il y a une quinzaine d’années, que les réseaux sociaux seraient très utiles pour la formation de l’opinion publique, mais on voit que c’est le contraire. L’opinion publique disparaît. L’opinion publique nécessite une formation approfondie de la lecture et la vérification des faits, or ce n’est pas compatible avec l’instantanéité des réseaux sociaux. L’espoir de voir les réseaux sociaux vivifier le débat en rendant plus forte l’opinion publique, c’était finalement une illusion... Du coup, je fais référence à Emmanuel Kant, à la fin du XVIIIe siècle, expliquant les Lumières. C’est d’abord un public qui lit. C’est d’ailleurs le moment où l’opinion publique se forme pour la première fois dans l’histoire, parce qu’il y a un public qui lit. Sur Twitter, ce n’est pas un public qui lit… Il faut considérer les réseaux sociaux comme le café du commerce d’autrefois, où l’on racontait n’importe quoi à n’importe qui. »

Robert Redeker consacre un chapitre à la fabrique de l’homme digital, qui se partage entre travail et consommation, et il prédit la fin de l’homme si l'on ne corrige pas cette dérive. Dans quelques années, il se comportera comme un robot pour aller travailler et consommer, et il passera le reste de son temps sur les réseaux sociaux, sous contrôle complet. L’esclave sous l’Empire romain n'était-il pas plus libre que ce que risque de devenir l’homme dans 20 ou 30 ans, si l'on ne corrige pas cela ? Pour le philosophe, « c’est tout à fait probable. L’esclave dans l’Empire romain a pu être touché par le christianisme qui venait d’arriver et, tout esclave qu’il était, par le simple fait de l’expansion du christianisme, on voit qu’il avait une conscience et une liberté intérieure. Esclave sous l’Empire romain, effectivement, ce n’est pas la même chose qu’esclave au temps de la traite des Noirs. D’ailleurs, l’homme de demain sera peut-être en régression par rapport à cet exemple d’esclave sous l’Empire romain car, en évoquant l’existence de la conscience, il faut bien comprendre que c’est quelque chose qui n’existera plus, si l'on continue dans cette logique anti humaine qui est la nôtre aujourd’hui. Je prépare un livre qui s’appellera « L’abolition de l’âme » et votre réflexion sur l’esclave de l’Empire romain comparé à ce dans quoi nous sommes peut-être malheureusement engagés, c’est exactement cela. Le mot âme, qui était sans doute l’un des mots les plus fréquents dans la philosophie, a complètement disparu. Je pense aussi au philosophe Epictète qui était un esclave. Il était socialement esclave et, d’ailleurs, dans son manuel il y a des choses assez violentes qui se passent avec son maître. Il conquiert sa liberté en faisant la différence entre ce qui dépend de lui et ce qui ne dépend pas de lui, en s’étant aperçu qu’il n’avait de l’emprise que sur ce qui dépendait de lui. C’est le stoïcisme. Par exemple, son maître le tape jusqu’à lui briser la jambe et la réponse d’Epictète est la suivante : « Tu peux me briser la jambe si tu veux, mais tu ne pourras pas me briser dans ma liberté. Les maux sur mon corps, dont tu seras le responsable, je n’y suis pour rien. » La conscience et la liberté pouvaient appartenir à l’esclave dans l’Antiquité grecque et romaine alors que, en ce qui concerne l’homme dans une vingtaine d’années, ce sera moins évident. »

L’auteur ausculte également les idéologies qui accompagnent les réseaux sociaux dans cette guerre : « On s’aperçoit que la puissance de Twitter, bien plus que Facebook, a une influence sur la vie politique et culturelle en faisant la promotion de certaines idées, parfois très minoritaires, mais qui ont des effets comme si elles étaient majoritaires. Il y a aussi cette puissance de censure. Il suffit qu’une dizaine de personnes disent sur Twitter que ce que vous avez fait relève de je ne sais quel crime contre le wokisme, pour que tout le monde commence à vous regarder de travers, alors que c’est une parfaite illusion d’optique. Cela signifie qu’une dizaine de personnes, à travers Twitter ou Facebook, ont une influence disproportionnée par rapport à leur puissance réelle. Du côté de ceux qui reçoivent les messages, du côté des médias et des politiciens, on est dans le mythe Twitter et on tremble devant le risque qu’il y ait une campagne contre une idée ou contre vous. Cela fonctionne de cette manière parce qu’il y a, dans une certaine partie de la population, un mythe Twitter. Nous évoquions le mythe biblique du Léviathan, nous sommes en effet en plein dans le mythe. »

« Réseaux sociaux : la guerre des Léviathans » de Robert Redeker est publié aux Éditions du Rocher.

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