Mettre l’humain au coeur du changement.
LITTÉRATURE
Bernard Gervais a fait, de 1982 à 1999, dix-sept ans de fusions acquisitions chez Indosuez où il était directeur de la Financière Indosuez. Il a créé en 1999 un fonds de private equity de près de 66 millions d’euros. Ce fonds rassemble des investisseurs personnes physiques, pour la plupart des chefs d’entreprise, et investit dans des PME présentant un vrai potentiel de développement. Il a quitté la présidence de ce fonds en 2014. Ces expériences l’ont mis en première ligne pour observer les dérives d’une économie de plus en plus financière, court-termiste et désincarnée. C’est ce qu’il explique dans un livre d’analyse et de propositions où il pointe un manque « structurel » d’humain qui nuit de plus en plus dangereusement au consensus social. Après avoir fait la démonstration de son efficacité après la Seconde Guerre mondiale, pour améliorer sensiblement les conditions de vie matérielle des hommes, le système s’est petit à petit emballé au point que les citoyens semblent en avoir perdu la maîtrise. Le rôle de la finance dans les dérèglements de l’économie a été moteur et explique beaucoup la perte de sens dont souffrent nos sociétés et le désenchantement des citoyens. Bernard Gervais indique que dans les années 80, « la machine s’est emballée, et le système c’est tout le monde, car il faut rappeler que, pendant les années de reconstruction, après la guerre, le système visait l’indépendance alimentaire et le développement économique, et on a mis au point des mesures pour une production volumineuse et satisfaire tout le monde. À partir de là, les choses se sont accélérées avec l’avènement de la finance, car il ne faut pas oublier que les banques sont au cœur du système, et on a perdu la notion de l’intérêt des hommes. »
Lors de notre rencontre, nous lui avons demandé si cette dégradation n’est pas aussi la conséquence d’une évolution vers de grands groupes : « La PME était incarnée par des gens qui avaient une dimension humaine. Aujourd’hui, quand vous travaillez pour un fonds d’investissement qui a de gros moyens, vous ne connaissez souvent de l’entreprise que son dirigeant et vous n’avez plus le contact charnel que vous pouviez avoir avec des gens dont vous aviez la responsabilité. À partir de ce moment, on perd cette dimension sociale et cette responsabilité sociale. Parallèlement, dans ce monde de plus en plus individualisé, on observe le développement d’un fort sentiment d’angoisse qui se traduit par une cupidité de plus en plus importante et chacun veut se mettre à l’abri financièrement par peur de l’avenir, mais aussi tout simplement parce que nous n’avons plus d’avenir commun. » La politique RSE des entreprises pourrait pourtant faire évoluer les choses de manière positive, or Bernard Gervais souligne : « C’est insuffisant, mais cela va dans le bon sens. Il faudrait que l’entreprise retrouve ce qu’est un objet social et il faudrait qu’elle se rende compte de l’importance de la dimension sociale. Je ne crois pas que les choses viendront de la tête, cela viendra de la base, en particulier des consommateurs. Il faut prendre le système au piège de son propre jeu et c’est aux consommateurs de faire le choix de la société qu’ils veulent. Par exemple, le jour où Monsanto ne vendra plus des produits malsains, l’entreprise disparaîtra… D’ailleurs, les entreprises sont très à l’écoute des nouveaux comportements, notamment des jeunes qui ont un comportement très différent de ceux de ma génération. Par exemple, un ami banquier vient de me confier que lors d’un recrutement, les jeunes lui posaient trois questions : est-ce que mon travail est intéressant ? Quelles sont vos valeurs ? Combien vais-je gagner ? Les jeunes ont maintenant parfaitement perçu la nécessité d’une évolution rapide, parce que nous sommes dans une situation dangereuse. » Pourtant, en mai 68, les jeunes disaient exactement la même chose et cette génération a produit des Bernard Tapie et des Jacques Séguéla… Pour Bernard Gervais, « les choses sont très différentes de la période 68. C’était quand même une révolution bourgeoise qui s’intégrait parfaitement dans la période de reconstruction, avec la croissance folle. Il faut retrouver une certaine vertu qui nous permettrait de revivre ensemble. Il ne s’agit pas de faire des sacrifices du type : « Comme vous avez des valeurs, j’accepte d’être moins bien payé… » Au contraire, les entreprises vont aujourd’hui évoluer de telle sorte qu’elles vont être obligées de jouer la transparence de leurs résultats en expliquant combien elles gagnent et ce qu’elles font en termes de réinvestissements et surtout comment elles payent leur personnel. »
Ainsi, les hommes se sont éloignés de cette dimension humaine qui fait que les choses seraient acceptées et acceptables par une majorité : « Je pense que les jeunes sont beaucoup plus porteurs de valeurs. Par exemple, j’ai une fille qui travaille chez L’Oréal et ils s’occupent beaucoup de savoir ce que pensent les jeunes pour pouvoir leur parler. Dans une autre entreprise, il y a 10 % de jeunes en stage de six mois. C’est la crème des grandes écoles et, à l’issue du deuxième stage de trois mois, on leur promet d’être recrutés et le DRH leur promet un CDI. Maintenant, de plus en plus de jeunes refusent le CDI en disant : « On a vu comment vous vous comportez et on ne veut pas travailler chez vous ». Dans certaines entreprises, il y a même maintenant des comités de direction avec des moins de 30 ans pour comprendre et s’adapter à cette génération, parce que les entreprises ne peuvent plus pratiquer les politiques qu’elles avaient il y a seulement une quinzaine d’années. Ces jeunes, par leur exemple, pourront faire changer beaucoup de choses, sinon les gens partiront. »
Cet ouvrage est aussi un manifeste pour réagir et pour que les citoyens reprennent en main leur destin commun afin de lui donner un visage plus humain : « C’est indispensable pour le bien de la planète, pour le bien de notre vie sociale. Il faut que les choses changent. On a été beaucoup trop loin et, si cela ne change pas, cela se terminera dans des jacqueries et dans la violence. Les choses doivent changer dans le sens de l’humain en se préoccupant des conséquences des mesures que l’on prend. C’est ce qu’on appelle le progrès, d’autant plus que les matières premières deviennent chères et rares. Donc, il va falloir aussi faire attention à la façon dont on consomme. »
Les choses sont-elle susceptibles d'évoluer avec la crise sanitaire ? Bernard Gervais ajoute avec ironie : « Je me pose parfois la question de savoir si une bonne panne informatique mondiale ne nous rendrait pas service pour que les choses changent, parce que le système en lui-même n’est pas capable de se changer. Tous les responsables sont pris dans des compromis qui font que les évolutions sont très difficiles. Cela nous obligerait à retrouver nos racines et à apprécier nos interdépendances, comme on a pu le faire pendant la crise de la Covid. Mais je sens ce désir de solidarité chez les jeunes. D'ailleurs, c’est leur monde, ils sont obligés de le construire. Il faut qu’ils le fassent, parce que nous n’allons pas leur laisser un monde en très très bon état… »
« Mettre l’humain au cœur du changement » de Bernard Gervais est publié aux Éditions Plume Libre.
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