Le Private Equity au service de l’entreprise.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Antoine Labbé a été fonctionnaire, banquier (Worms & Cie) et il anime depuis plus de vingt ans sa société d’investissement dans le Private Equity. La pandémie du Covid-19 et la crise économique qu’elle a provoquée soulèvent la question du financement des entreprises françaises. Dans un premier temps, l’action massive et volontariste de l’État a répondu aux objectifs que la puissance publique s’était fixés : éviter l’effondrement de l’appareil économique, assurer la cohésion sociale du pays et permettre le redémarrage de l’outil de production dès que possible. Cette réponse se révèle toutefois insuffisante lorsque l'on se projette dans l’avenir, car l’effort d’investissement des entreprises doit être considérable pour leur permettre de s’adapter au « Nouveau Monde » en train d’émerger. Nous évoquons cette question avec Antoine Labbé, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, dans lequel il explique que le capital-investissement est la réponse privilégiée à ce défi. Pourtant, ce n’est pas une nouveauté, puisque l’investissement dans les entreprises non cotées a toujours existé : « Le financement des entreprises existe effectivement depuis très longtemps.

Ce livre a un double objectif, d’une part, faire un focus sur ce type de financement, mais aussi présenter des exemples. C’est une histoire ancienne qui a connu un développement plus récent. Ce que l’on appelle le Private Equity rassemble plusieurs segments d’activités et c’est un type de financement dont l’origine remonte aux États-Unis au siècle dernier. Paradoxalement, ce sont des Français qui ont été à l’origine de la création et de la diffusion de ce type de financement. C’est un type de financement qui n’est pas nouveau mais, ce qui est intéressant, c’est de remarquer qu’il a connu un essor exponentiel au cours des 20 dernières années. On considère que cette classe d’actifs rassemblait environ 2 000 milliards de dollars au début des années 2000 et, aujourd’hui, on parle de 4 500 milliards. Les projections pour 2025 permettent de penser que cela représentera 10 000 milliards de dollars. Il y a une accélération prodigieuse qui fait qu’une source de financement, relativement confidentielle, est maintenant devenue une voie de financement qui a acquis toutes ses lettres de noblesse. » Pourtant, tout le monde fait du Private Equity sans le savoir : « On peut considérer que le chef d’entreprise qui investit son patrimoine dans son entreprise fait aussi du Private Equity et il peut également demander à sa famille et à ses proches de concourir au financement de son entreprise. C’est quelque chose de tout à fait classique. Mais il faut noter qu’il y a eu une industrialisation du Private Equity avec des fonds tiers. »

Le sujet est important, car le monde est en train de changer et les entreprises n’ont jamais eu autant besoin de nouveaux financements pour se remettre en question : « C’est la problématique que j’essaye de tracer. J’ai écrit ce livre au moment où de nombreuses entreprises, en raison des confinements successifs, se sont retrouvées du jour au lendemain sans carnets de commandes et sans flux de trésorerie. La bonne réponse des gouvernements a été le fameux « quoi qu’il en coûte », mais il faut voir que cette stratégie, très efficace, signifie que l’on distribue des prêts aux entreprises. Finalement, on a rajouté de la dette à un bilan déjà très déséquilibré. Je rappelle que le problème des fonds propres des entreprises françaises, notamment les PME, est quelque chose de rémanent. Pour trouver une solution à l’abondement aux fonds propres, le Private Equity est une réponse relativement rapide qui s’avère efficace dans la plupart des cas. »

Pour les entreprises, c’est évidemment plus simple que l’entrée en bourse : « Le marché boursier, comme le marché du Private Equity, est extrêmement corrélé. J’estime que la bourse, c’est du court terme. L’analyste financier veut travailler sur une base trimestrielle, avec des indicateurs et des projections, et, lorsqu’il manque quelques millions, immédiatement il peut y avoir un changement d’appréciation par l’analyste et l’entreprise perd immédiatement 10 % en bourse. Par ailleurs, pour les petites et moyennes entreprises, la bourse, c’est quand même lourd et coûteux, les marchés sont relativement peu liquides et cela entraîne des variations de cours dans des marchés étroits. Il y a eu des tentatives, comme le Second marché, pour emmener des fleurons français en bourse, mais on ne peut pas dire que le marché boursier, pour les petites et moyennes entreprises, ait connu un essor fulgurant. Vous avez beaucoup de contraintes et des sous-valorisations, cela peut permettre de faire de bonnes affaires, d’ailleurs. Le Private Equity relève d’une logique assez différente, puisque c’est un contrat qui est passé entre le fonds et l’entrepreneur. C’est une relation de partenariat, mais le fonds n’a pas vocation à être chef d’entreprise, il doit apporter des fonds propres, mais il doit aussi accompagner le chef d’entreprise au sens le plus fort du terme. Il s’agit d’aider l’entreprise à se transformer dans cet environnement d’ouverture de marché, de digitalisation et de changements mondiaux. Ce ne sont pas que des grands mots, c’est aussi la réalité quotidienne. Ce qui me frappe, dans ma réalité d’investisseur, c’est que cela ne marche bien que lorsqu’il y a une démarche consensuelle et proactive. En règle générale, les fonds sont devenus de plus en plus professionnels, chacun étant à sa place, et le succès de l’un est la garantie du succès de l’autre. Un fonds va revendre sa participation au bout de sept ou huit ans, mais il ne fera de plus-value que si l’entreprise qu’il remet sur le marché est quelque part différente de celle qu’il a achetée au départ. »

Pourtant, le Private Equity a mauvaise réputation et l'on entend même dire que le fonds est un dépeceur d’entreprise… Antoine Labbé entend marquer la différence avec les fonds de pension : « J’ai voulu remettre l’église au milieu du village et je m’efforce de faire œuvre de pédagogie en disant qu’il y a beaucoup de généralisations et d’assimilations un peu rapides, alors que le Private Equity n’a rien à voir avec les fonds de pension à l’anglo-saxonne. Ce sont des fonds parfaitement professionnalisés qui s’intéressent à la vie de l’entreprise. Le chef d’entreprise qui cherche un financement en fonds propres doit trouver un interlocuteur à partir du moment où il a un projet, même lorsqu’il commence tout juste à démarrer… Il peut y avoir des difficultés et il y a des fonds spécialisés dans le retournement des entreprises. Une fois que l’on précise cela, en disant que ce ne sont pas des fonds vautours, on peut rappeler les chiffres des organisations professionnelles sur les créations d’emplois, mais on voit aussi tous les jours dans le domaine des nouvelles technologies que ces fameuses licornes ont pu voir le jour grâce à des fonds de Private Equity. Vous avez des groupes industriels, dans le secteur de la santé ou de la pharmacie, par exemple, qui se sont créés, qui se sont transformés ou qui se sont consolidés grâce à leurs partenaires financiers. Maintenant, dans toute industrie, il y a des échecs et des scandales, avec des groupes qui ont été complètement massacrés par les fonds : comme les chaussures André, une très belle affaire française. C’était un contre-exemple. Le monde n’est pas parfait hélas. »

Antoine Labbé explique qu’il est nécessaire d'accorder sa confiance au fonds, sinon il convient d'investir en direct : « Si vous investissez à travers des fonds, vous faites confiance à l’équipe du fonds, c’est une sorte de chèque en blanc. Une fois que vous avez fait confiance, vous n’avez plus votre mot à dire, c’est l’équipe du fonds qui choisit en toute indépendance les entreprises où investir, pour le meilleur comme pour le pire. Les fonds sont classés et les performances sont publiques. Il y a souvent des grands institutionnels qui investissent et qui font des diligences très approfondies. En cas d’échec, il n’y a plus de clients, donc le fonds n’arrive plus à lever de l’argent. À l’inverse, quand vous investissez en direct dans une entreprise, vous êtes directement impliqué, vous êtes au conseil d’administration et vous devez jouer votre rôle d’actionnaire en étant présent. »

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