Célébrations du bonheur. Guide de sagesse pour ceux qui veulent être heureux.
LITTÉRATURE
Emmanuel Jaffelin est l’auteur du best-seller Éloge de la gentillesse, publié en 2010, et nous le retrouvons avec un nouveau livre dans lequel il traite du bonheur. Agrégé de philosophie, Emmanuel Jaffelin a été professeur de philosophie au lycée Pasteur de Neuilly, au lycée Lakanal de Sceaux et aussi au Brésil. Il a également mené une carrière de diplomate en Afrique et en Amérique latine. Emmanuel Jaffelin a publié sept livres : Éloge de la Gentillesse (2010, Bourin), Petit éloge de la Gentillesse (2011, Bourin ; 2015, J’ai Lu), On ira tous au Paradis : croire en Dieu rend-il crétin ? (2013, Flammarion), Apologie de la Punition (2014, Plon), Éloge de la gentillesse en entreprise (2015, First) et un Petit Cahier d’Exercices de Gentillesse (2016, Éditions Jouvence). Enfin, en 2019, une Apothéose des Ronds-Points en l’honneur des Gilets jaunes.
Il évoque d’abord le malheur, l’heur et le bonheur. L’heur, c’est le moment de chance, cela signifie que le temps est favorable et qu’il faut en avoir conscience : est-ce la condition pour saisir le bonheur ? Pour Emmanuel Jaffelin : « C’est le moment que l’on fait culminer, c’est un moment exceptionnel, c’est le cas de quelqu’un qui gagne au Loto... Mais ces gens s’aperçoivent au bout d’un moment que le gain d’une somme qu’ils n’auraient jamais obtenue par le biais de leur travail ne les rend pas si heureux que ça. À un moment donné, ils sont obligés de se détacher du gain et de ceux qu'ils en avaient fait profiter. L’heur, c’est une chance, mais ce n’est pas forcément positif sur la durée. » Il faut aussi évidemment du malheur : « On doit aussi l’interpréter. Le malheur, ce n’est pas la victimité. On vit dans une société tellement égotiste, où le moi est devenu le centre du monde, chaque citoyen est un ego, il ne doit rien lui arriver et, s’il lui arrive quelque chose, il y a les pompiers, l’assurance, et tout un système social qui doit lui permettre d’échapper à cette situation négative. Le propre de l’intelligence, c’est d’anticiper tout ce qui peut arriver et de pouvoir l’accueillir. Les plus malheureux sont les gens les plus méchants, c’est la thèse forte que j’essaye de défendre. Méchant, cela vient du Moyen Âge, c’est méchoir, ce qui signifie mal tomber, mais ce n’est pas quelqu’un qui tombe mal : c’est d’abord quelqu’un qui fait tomber les autres. Comme dans une rangée de dominos circulaires, le premier domino fait tomber le deuxième et il se voit tomber lorsque le dernier tombe… Dans une société où le droit est partout, on met les malheureux au premier plan, au prétexte que la société a pour but de protéger tout le monde. Du coup, personne n’est préparé à rien et tout le monde se sent protégé pour tout. Pourtant, dès qu’il arrive quelque chose, c’est vécu comme une catastrophe par l’individu. » Ce comportement de nos concitoyens rappelle d’ailleurs l’actualité que nous vivons depuis près de deux ans : « C’est cette nouvelle dictature des médecins qui reviennent à cette idée qu’il faut éviter d’être victime de quoi que ce soit... Donc, on fait triompher des gens qui tiennent un discours qui se veut anticipateur de tous les maux qui peuvent nous arriver et qui nous apprennent tout, sauf à nous protéger de ce qui nous arrive. Il arrive à tout être humain de mauvais événements, il y a quand même très peu de gens qui sont dans l’exception... Il arrive à tout le monde d’avoir un accident, d’avoir une maladie ou de perdre un proche… Il arrive des tas de choses à tout le monde, mais nous vivons dans une société très protectionniste, où l’État n’est plus un père mais une mère. Ce n’est plus la patrie, c’est la matrie… Du coup, on met en avant le citoyen comme une victime potentielle. D’ailleurs, on n’entend plus que cela dans les médias, avec des minorités qui se présentent comme des victimes. Il y a peu de courage là-dedans et il y a peu de bonheur… »
Il évoque aussi cet autre paradoxe, avec l'angoisse permanente de la maladie ou de la mort, alors que nous n’avons jamais vécu aussi longtemps : « Si les animaux arrivaient à avoir une sociologie de l’espèce humaine, cela les ferait rire de voir dans quelle situation de peur nous sommes arrivés ! » N'est-ce pas aussi l’absence de spiritualité ou de religion qui est la cause de tout cela ? Pour Emmanuel Jaffelin : « L’une des étymologies possibles de religion, c’est relier les hommes entre eux. Or, dans une société qui valorise l’atome, très matérialiste, on essaye de nous séparer les uns des autres, non pas en nous apprenant à nous glorifier, mais à nous victimiser. Nous sommes vraiment dans une société très pessimiste, très négative et très faible, pour ne pas dire en voie de disparition sur le bord, c’est-à-dire au début de la fin. Je précise aussi que le bonheur n’est pas un but. Si l'on cherche le bonheur comme un but, on a peu de chances de le trouver. Le bonheur est un effet de la sagesse, c’est-à-dire de l’équilibre de l’âme, c’est-à-dire le fait de ne pas être soumis à nos passions, ce qui nous rend passifs, alors que, par définition, si l'on veut être heureux, il faut être actif. La meilleure activité, c’est d’être capable d’accueillir ce qui nous arrive, alors que l’on voudrait, sur le modèle de la société américaine, tout créer, comme créer un Nouveau Monde ou une nouvelle humanité, comme on essaie de le faire avec le bricolage médical. » La douleur morale ne provient pas de notre corps, mais de notre âme et il estime que c’est l’effet de notre imagination, qui considère qu’un événement n’aurait pas dû arriver et engendre la douleur morale. Pourtant, il y a des répercussions physiques : ainsi, si vous avez été trahi par quelqu’un, vous subissez cette épreuve, mais la douleur de l’âme a des répercussions physiques… Cependant, « ce rapport de la cause à l’effet est réducteur, on peut aussi maîtriser totalement le fait d’avoir été trahi. Je prends un exemple qui se passe à Varsovie, pendant l’Occupation allemande. On fait sortir une famille du ghetto juif et les Allemands fusillent, devant les yeux du père, la femme et les enfants. Cet homme est enfermé à nouveau dans le camp de concentration. Il pourrait continuer de se ronger les ongles et rester dans son intériorité, mais il choisit d’aider les autres. Il traverse ces quatre années de détention, sans pathologie particulière, en ressortant en bonne santé après avoir été au service des autres pendant quatre ans. La force est là. Il ne faut pas se contenter d’un rapport de cause à effet après un phénomène extérieur qui, intérieurement, nous noue l’estomac ou nous déprime. »
On est toujours dans l’illusion que c’est l’argent qui va nous procurer le bonheur. Le gain est un moment de l’heur, mais on s’aperçoit que l’heur est aussi un leurre : « Quand on s’en remet à la chance, on s’abandonne à nos passions, donc à notre passivité. Le mal, c’est le fruit de la passivité du méchant. On n'est méchant que quand on est passif. Je suis intervenu pendant deux ans en prison, pour animer un café philo. Le directeur de la prison m’avait proposé d’intervenir auprès des criminels et des gens qui avaient au moins tué trois personnes. Je n’ai pas essayé de les culpabiliser, parce que la punition était censée faire ce job, mais de les faire réfléchir à leur passivité pour qu’en sortant ils redeviennent actifs et qu’ils ne soient plus soumis à leurs passions. Ce sont tous les combats qu’il peut y avoir dans la rue, des disputes entre automobilistes ou piétons, ce sont des gens extrêmement passifs. Plus on se croit actif vis-à-vis de ceux qui nous regardent, plus au fond on ne fait qu’exprimer des passions, c’est-à-dire de la colère, du ressentiment ou de la jalousie. » Pourtant, on est de plus en plus passif dans nos sociétés : « Jusqu’à la victimité... On est tellement passif que l’on trouve normal d’être victime et on trouve anormal d’être responsable. Regardez le nombre de plaintes qui fleurissent en ce moment pour tout et n’importe quoi… »
Emmanuel Jaffelin évoque aussi le bonheur dans le couple. Contrairement au coup de foudre, le bonheur est capable de s’adapter au réel et de résister au temps et aux difficultés. C’est quelque chose que l’on a oublié dans une période où les gens divorcent pour tout et n’importe quoi et refont leur vie très facilement : « Très facilement, mais pas très heureusement... Le bonheur, c’est d’abord la capacité à surmonter les difficultés, que ce soit en solo, en couple ou en collectivité. Nous sommes dans une société qui a peur de toutes les difficultés. On met Paris à 30 km/h, les motards sont obligés de mettre des gants... C’est une société très angoissante par les interdits qui fleurissent et qui nous infantilisent. Le paradoxe, c’est que nous sommes dans une société qui ne fait plus d’enfants. Nous avons une chute démographique énorme. C’est masqué, parce que nous avons des immigrés qui continuent d’avoir une tradition démographique forte, ce qui permet de produire de bonnes statistiques. Nous sommes dans un pays de vieux, un pays vieillissant, où les vieux sont traités comme des enfants, avec la peur de tout avec l’extrême prudence qu’il faut avoir sur tout. Par exemple, pour les enfants, regardez les balançoires dans les villes, elles sont faites pour qu’il n’y ait aucun risque en cas de chute de l’enfant. Les balançoires ne sont plus en métal, comme dans mon enfance. Il n’y a plus de béton ou de gazon par terre, on a mis un sol plastifié pour que l’enfant ne se fasse pas mal en cas de chute. Dans cette société peureuse et paranoïaque, on infantilise les anciens, ceux qui sont censés être sages, après avoir accumulé les difficultés, puisque la vie n’est pas une ligne droite. » En conclusion, « le bonheur n’a pas de rapport avec l’avoir. C’est ce que je démontre avec les vainqueurs du Loto. Il est lié à l’être. Nous sommes des particules de l’univers, on est en harmonie avec le cosmos. On vit dans la dysharmonie parce que l’on pense être le sens de l’univers. »
« Célébrations du bonheur. Guide de sagesse pour ceux qui veulent être heureux » d’Emmanuel Jaffelin est publié chez Michel Lafon.
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