De Massoud à Massoud - 20 ans après.
LITTÉRATURE
Salvatore Lombardo est journaliste et écrivain. Auteur d’une trentaine de livres, il est également commissaire d’expositions d’art contemporain. Parallèlement, il dirige un Master en relations internationales et politiques globales au sein de la Swiss UMEF University de Genève. Admiratif du combat pour la liberté conduit par le commandant Massoud, qu’il a rencontré à plusieurs reprises, il a publié « Lettres à Massoud » en 2000. Depuis, il est resté proche de la famille Massoud et de son fils Ahmad qui veut organiser la lutte et refuse de partir de la vallée du Panshir, où il est entouré de 20 000 moudjahidines. Pour son nouveau livre, Salvatore Lombardo a pu interroger le premier cercle d’Ahmad Massoud, ainsi qu’Ahmad Massoud lui-même qui, depuis la mort de son père, entend reprendre le flambeau.
La personne du commandant Massoud père n’a finalement jamais réussi à convaincre l’Occident. Par exemple, Madeleine Albright explique à Bill Clinton en 1996 que Massoud est un excité et qu’il vaut mieux traiter avec le mollah Omar et avec Ben Laden, qui sont des gens sérieux avec lesquels on peut envisager l’avenir… Ensuite, Massoud arrive à Paris au printemps 2001 et Jacques Chirac et Lionel Jospin ne veulent même pas le recevoir… Pour Salvatore Lombardo : « Les choses sont effroyablement simples et naturellement complexes. Au départ, il y a la situation géopolitique et géostratégique d’un Afghanistan qui est placé au carrefour des grandes voies de communication de l’Asie centrale, et surtout au carrefour du futur oléoduc et gazoduc géant que les grandes compagnies pétrolières et gazières américaines entendent installer pour délocaliser les champs pétroliers et gaziers de l’Asie centrale. Cela représente le double des ressources de l’Arabie saoudite. Pendant les années de guerre contre les Soviétiques, les moudjahidines de Massoud ont reçu des armes et un soutien financier des Américains pour contrer les Russes. Lorsque les Russes ont été vaincus, ils ont demandé au gouvernement afghan et au commandant Massoud un accord politique leur permettant de faire ce qu’ils voulaient économiquement et stratégiquement en Afghanistan. Les Américains voulaient installer une base militaire géante et sécuriser leurs approvisionnements vis-à-vis de l’Arabie saoudite. Le principal conseiller de la présidence américaine à cette époque était l’homme des grandes compagnies pétrolières américaines. Massoud a refusé cet accord en leur disant que si l’Afghanistan devait construire un oléoduc, il le ferait avec ses propres ressources, mais en aucun cas il n’appartiendrait à des compagnies américaines et l’État afghan ferait éventuellement payer des redevances. »
Et c’est à partir de cette époque que les choses se précisent : « À cette époque, les services américains avaient un agent reconnu au Moyen-Orient, Oussama Ben Laden, saoudien d’origine, que j’ai pu rencontrer à l’hôtel Alexandre à Beyrouth au moment du siège de l’armée syrienne. Ben Laden était toujours accompagné de deux géants blacks américains - on sentait les barbouzes à 300 kilomètres - avec des petites valises, et Ben Laden venait acheter la passivité des milices libanaises, en leur demandant même d’aller servir l’armée syrienne. Voilà comment j’ai connu Ben Laden. Par la suite, cet homme, qui était très proche de la CIA, a proposé aux Américains de les aider sur le problème afghan parce que son beau-frère dirigeait une milice avec des talibans. Ces gens étaient des Pachtounes qui étaient réfugiés dans les fameuses zones tribales situées entre l’Afghanistan et le Pakistan, et ils rêvaient de conquérir la totalité de l’Afghanistan de manière à imposer la charia. Les Américains n’étaient pas contre. Ils ont proposé de s’arranger avec le gouvernement pakistanais, en leur proposant même de recevoir des camps d’entraînement pour les talibans et pour les miliciens arabes de Ben Laden. D’ailleurs, Ben Laden a recruté de nombreux miliciens en Tunisie et en Algérie, et tous ces gens se sont retrouvés là-bas sous le contrôle relatif des services américains et ils ont attaqué en force l’Afghanistan à peine libéré des soldats russes. Les centaines de milliers de moudjahidines de Massoud étaient tous rentrés dans leurs provinces respectives, il n’y avait plus de front uni de la résistance puisque la paix était revenue et le gouvernement légal était reconnu par les Nations Unies. Les talibans ont pu reconquérir l’Afghanistan, avec le soutien des services américains, avec l’appui militaire très important du Pakistan, et Massoud est venu en Europe demander un soutien matériel et diplomatique. Il ne demandait pas que les forces spéciales françaises, britanniques ou allemandes interviennent avec ses moudjahidines, mais il avait besoin d’armes et d’un soutien diplomatique. Or, l’influence américaine était tellement forte que les gouvernements français successifs ont toujours refusé de considérer le commandant Massoud comme un interlocuteur privilégié, préférant dialoguer avec les ministres talibans, ce qui était scandaleux et inimaginable. Donc, quand le commandant Massoud est venu à Paris en 2001, personne n’a voulu le recevoir, à l’exception de Nicole Fontaine, présidente démocrate-chrétienne du Parlement européen. Massoud avait les larmes aux yeux, parce qu’il ne comprenait pas que Paris n’accepte pas de dialoguer avec lui. On avait déjà le sentiment que quelque chose s’était brisé en lui. »
Revenons au fils du commandant Massoud qui pourrait jouer un rôle majeur dans les prochains mois. Pour Salvatore Lombardo : « Ce n’est pas que le fils du commandant Massoud, c’est un personnage exceptionnel ! Le pouvoir politique n’existe pas en Afghanistan. Le président de la République n’est reconnu par personne, sauf par les Américains et les chancelleries occidentales, mais cela fait sourire les Afghans qui ne reconnaissent que les commandants de chaque région. Ces commandants se réunissent pour élire le commandant des commandants et, depuis deux ans, c’est Ahmad Massoud. Il aurait souhaité que ce soit le lieutenant de son père, le commandant Daoud, mais il a été assassiné par les talibans. Vu les masses d’argent en jeu, il est assez facile de faire assassiner quelqu’un en Afghanistan aujourd’hui : c’est déjà facile en Europe, alors imaginez en Afghanistan, où l’on peut tuer n’importe qui pour 100 dollars, dans un pays où l’on peut nourrir sa famille avec un dollar par jour... Ahmad est quelqu’un de complexe. Il a perdu son père à 12 ans, il est parti en exil au Tadjikistan et en Iran, pour être protégé, parce que les talibans et les services secrets pakistanais voulaient le liquider, et il est ensuite allé en Grande-Bretagne. Il a suivi un cursus universitaire de très haut niveau, le même que celui des princes de la famille royale britannique. Il s’en est tiré avec les honneurs et des notes exceptionnelles. Il s’est intéressé de plus en plus à son pays, non seulement à la légende de son père, mais aussi en recevant à Londres des émissaires des grandes provinces afghanes qui l’ont supplié de rentrer au pays pour remettre un peu d’ordre. Avant même l’arrivée des talibans, ce pays était dans une situation économique, sociale et culturelle catastrophique, malgré les milliards de dollars investis par les Américains et les Occidentaux. Ahmad a une culture politique qui lui permet de voir les choses par le haut. Il fascine ses interlocuteurs. Il a un ton de voix qui ressemble à celui de son père, il a un charisme qui ressemble à celui de son père, il vous écoute… En deux ans, Ahmad Massoud est devenu incontournable en Afghanistan et il a pris très naturellement la tête de la nouvelle alliance nationale qui s’est reconstituée autour des anciens chefs moudjahidines. »
Enfin, une question d’actualité avec ces images de tous ces Afghans qui fuient pour solliciter l’asile politique en Europe. On est souvent surpris qu’il n’y ait pratiquement que des hommes en âge de se battre. On est tenté de les inviter à rester dans leur pays pour combattre et résister, plutôt que de demander des visas… Salvatore Lombardo partage cette opinion largement répandue : « C’est exactement ce que pensait le commandant Massoud et ce que pense Ahmad aujourd’hui. Il ne comprend pas que les jeunes Afghans ne le rejoignent pas dans sa lutte pour la liberté et s’enfuient piteusement faire le siège de l’aéroport de Kaboul pour trouver un hypothétique passage vers l’Occident. C’est quelque chose qui est insupportable pour lui. C'était épouvantablement insupportable pour son père et je partage leur désespoir. Cette jeunesse afghane fuit ses responsabilités et dément le sens de l’honneur historique des Afghans. Normalement, un Afghan ne se rend jamais... Malheureusement, en l’espace de quelques années, une nouvelle race de jeunes Afghans est née, peut-être sous l’influence de l’Occident, et il est pathétique de voir ces jeunes Afghans faire le siège de l’aéroport de Kaboul plutôt que d’aller faire le siège des cantonnements des miliciens talibans. Le commandant Massoud détestait cela, il le dénonçait. Ahmad Massoud le dénonce aussi et moi-même, en tant qu’historien, je rappelle que les jeunes Français confrontés aux Allemands ne sont pas allés demander l’asile politique à la Suisse : ils sont partis se battre dans les maquis ! Que l’on accueille des femmes menacées ou certaines familles, ce n’est pas la même chose, mais tout le monde peut constater que la majorité des personnes qui se pressent à l’aéroport de Kaboul sont des jeunes gens qui pourraient tout à fait prendre les armes pour défendre leur pays. Ils comptent sur nos soldats pour aller défendre l’Afghanistan ? »
« De Massoud à Massoud – 20 ans après » de Salvatore Lombardo est publié chez Mareuil Éditions.
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