NFT Révolution.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

C’est un nouveau pas de géant vers la digitalisation du monde de l’art : pour la première fois, une œuvre entièrement numérique s'est vendue chez Christie’s, célèbre maison de vente aux enchères, pour la somme record de 70 millions de dollars. John Karp souhaite démocratiser la compréhension des NFT, du crypto art et de la blockchain et il vient de publier NFT Révolution, un livre tiré à 300 exemplaires avec chaque édition numérotée, puisqu’il est commercialisé sous la forme d’une carte NFT Collector. Ce livre a été vendu sur des sites spécialisés d’amateurs d’art et l’objectif de cette chronique vise surtout à vous présenter le crypto art.

L’annonce de la sortie de cet ouvrage permet donc d’évoquer avec lui ce mouvement du crypto art pour mieux le comprendre. Dans le monde traditionnel, si une œuvre d’art est convoitée chez les acheteurs, sa cote augmente. Si personne ne veut acheter votre tableau, il ne vaudra rien, mais si un milliardaire est prêt à l’acquérir pour 100 000 €, cela signifie qu’il vaudra déjà 100 000 €… On parle d’une œuvre physique que l’on peut mettre dans le coffre de sa voiture, alors qu'il ne s'agit pas de crypto art… John Karp explique que « l’art digital existe depuis le début des ordinateurs et il s’est beaucoup développé au cours de ces dernières années. Toutes les personnes qui maîtrisent l’informatique ont commencé à créer des supports numériques artistiques qui se consomment sur ordinateur. Ces artistes ont voulu vivre de leur art et tout le monde s’est demandé comment acheter une œuvre qui, par définition, est copiable par des millions de personnes et qui n’a pas d’emplacement physique. À partir de là, on a vu apparaître la blockchain, qui est une technologie fiable, infalsifiable et traçable, qui a permis l’émission des NFT, qui sont les titres de propriété d’un bien digital. Un marché s’est créé il y a quatre ans et ces jetons ont permis d’échanger la preuve indiscutable que vous êtes bien le propriétaire d’une œuvre sur Internet. Quand vous achetez un appartement, la preuve de la possession n’est pas parce que vous êtes à l’intérieur, mais c’est le titre de propriété notarisé. La blockchain est en quelque sorte le grand notaire de l’Internet et la technologie est tellement fiable que des millions de personnes s’échangent des titres de propriété. Donc, le titre de propriété me permet de confirmer que j’ai acheté telle œuvre, tel jour et à telle heure, à tel propriétaire et à quel prix. Ce titre me donne exactement les mêmes attributs qu’une propriété physique puisque je peux le louer, le vendre, le mettre en garantie dans un crédit, et même le détruire si je le souhaite. Cela rend possible l’émergence d’un nouveau marché. Un artiste, Beeple, publie une œuvre chaque jour sur Twitter depuis plusieurs années et, depuis l’an dernier, il a pu vendre ses œuvres à des collectionneurs. En mars dernier, son œuvre représentant un patchwork de son travail a été vendue 69 millions de dollars chez Christie’s. »

Une œuvre d’art constitue aussi un signe extérieur de richesse, donc on l’expose dans le salon. Dans ce contexte, on va ouvrir son ordinateur en disant que l’on a acheté ce tableau numérique plusieurs millions de dollars et l’invité va venir avec sa clé USB pour copier le tableau très facilement : « Je connais un collectionneur d’art traditionnel qui acheté deux pièces exceptionnelles, qui sont dans son coffre à la banque. Déjà, dans le monde physique, les collectionneurs protègent l’œuvre originale et présentent chez eux des copies. Il faut distinguer le fait d’avoir un objet esthétique chez soi et le fait d’en être propriétaire. Il y a des milliers d’affiches de Mona Lisa qui sont sur le marché et il y a même des peintres qui vendent des reproductions identiques de Mona Lisa pour quelques centaines d’euros… Donc, vous pouvez avoir dans votre salon un tableau représentant Mona Lisa, mais tout le monde saura que cela ne vaut pas grand-chose… Il y a une distinction entre la capacité d’afficher et la capacité d’être propriétaire. Il y a toujours des gens qui sont très contents d’avoir des faux sacs à main mais, au fond d’eux, ils n’auront pas la même jouissance que s’il s’agissait d’un original. Dans le monde physique, vous pouvez avoir des copies qui ne valent rien : ce qui compte, c’est l’authenticité. » Un acheteur vient d’acquérir une œuvre numérique pour 69 millions de dollars : cela signifie que cette œuvre est déjà cotée à ce prix et l'on retrouve ainsi les mêmes paramètres que pour le marché de l’art traditionnel : « Exactement, c’est la même chose. Ce sont les collectionneurs qui font le prix. Si un grand collectionneur s’intéresse à un artiste, la cote de l’artiste monte très vite. Le crypto art est un phénomène très récent. Le mouvement s’est accéléré à la fin de l’année dernière. C’est un phénomène essentiellement américain et asiatique. En Europe, on est plus prudent car on aime bien ce qui est physique. C’est un mouvement très jeune. C’est un peu comme pour les cryptomonnaies. »

En quoi le crypto art est-il aussi une révolution politique, au-delà des aspects culturels et économiques ? Cette interrogation nous permet d’évoquer le mouvement libertarien : « Il faut s’intéresser au mouvement des cryptomonnaies. L’actualité ne parle que de valeur, de hausse ou de baisse, en expliquant que c’est formidable ou que c’est une arnaque, mais il faut d’abord comprendre que c’est quelque chose qui échappe aux États et même à tout type de tiers de confiance traditionnel, comme les institutions étatiques ou bancaires. À l’origine, on est dans un mouvement de gens qui souhaitent être vraiment propriétaires de leur argent. Quand vous avez de l’argent sur votre compte en banque, la banque vous fait croire que vous êtes propriétaire de votre argent, mais dans certains pays, du jour au lendemain, les banques ont prélevé les fonds de certaines personnes pour leurs idées politiques. Même en France, quand l’État veut bloquer votre compte, il peut le faire… » Finalement, les libertariens peuvent gagner leur combat politique à travers le phénomène crypto, sans remporter les élections : « Je compare cela à une religion, car ce sont des croyances communes qui définissent l’humanité. Le dollar est une croyance. Pendant longtemps, il y avait une corrélation entre le dollar et l’or, mais depuis Bretton Woods le dollar a une valeur par rapport à d’autres monnaies. C’est une valeur relative dans laquelle les gens croient plus ou moins. Effectivement, les libertariens se disent qu’ils doivent être maîtres de leur destin et de leur argent, et cet argent n’appartient plus à un État. Le phénomène s’est accéléré après le gel des avoirs bancaires d’Edward Snowden, qui a demandé qu’on lui fasse des dons par Bitcoin. Il y a de plus en plus de gens qui croient dans les cryptomonnaies ou le crypto art. C’est une véritable communauté, donc cela définit une nouvelle réalité. Plus le nombre de personnes qui croient en cela est important, plus cette valeur devient importante.

La crise sanitaire révèle bien cette cassure. En France, 70 % de la population croient en la parole de l’État et ont confiance en ce que dit l’État, mais vous en avez 20 à 30 % qui déclarent : « Monsieur Véran et Monsieur Macron ne nous veulent pas du bien, donc il faut se méfier de ce qu’ils disent et il faut agir autrement… » N’est-ce pas là déjà une fracture libertarienne ? Pour John Karp, « il y a beaucoup d’esprits brillants qui sont dans cette philosophie libertarienne et c’est aussi le constat que nos démocraties modernes sont arrivées à un point assez important de dysfonctionnement. Cela signifie que le système politique dysfonctionne. La force de ce mouvement, c’est qu’il est assez utopique pour croire que l’on va pouvoir sortir quelque chose de meilleur de tout cela. Plutôt que de tomber dans des années sombres qui donnent naissance à des mouvements extrêmes, les libertariens veulent apporter une réponse encore plus démocratique et encore plus centralisée. On est dans un mélange entre l’anarchisme et l’ultra démocratie. On parle bien de tous les échelons, au sein d’une entreprise, d’une ville, comme dans un État. La plupart des entreprises qui se créent dans ce domaine sont des organisations très autonomes, avec même parfois des entreprises sans patron, où chacun est rétribué en fonction de sa contribution dans le projet, avec des jetons de propriété en fonction de la participation de chacun. Les décisions sont prises en fonction du nombre de propriétés. C’est une sorte de grand laboratoire démocratique et cela pourrait bien être la base d’un grand projet de démocratie globale et décentralisée. » Finalement, jusqu’à présent, beaucoup de gens ont conservé des œuvres d’art ou de l’or en estimant qu’en cas de problème, comme une guerre civile, ils pourraient mettre tout cela dans le coffre de leur voiture et passer des frontières pour aller se réfugier ailleurs… Le problème, c’est que sur la route vous pouvez toujours croiser des pillards… En fait, avec la blockchain, vous avez simplement un code secret pour prendre possession de vos valeurs n’importe où dans le monde : « C’est exactement cela et c’est d’ailleurs la raison de ce succès. Aujourd’hui, je serais incapable d’investir dans des pièces de valeur en les conservant chez moi ! En plus, en ce qui concerne les œuvres d’art, il peut y avoir une altération avec le temps. Et l'on peut aussi perdre des biens de valeur. En mettant son argent dans des biens numériques, tous ces risques disparaissent. »

« NFT Révolution » de John Karp est vendu via le site

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