Paradoxale Disruption.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Nicolas Naully est consultant en transformation numérique, analyste et passionné par l’histoire. Il aide les dirigeants à évoluer grâce à la transformation numérique et il travaille beaucoup sur ce concept, très à la mode, de disruption : « La disruption est paradoxale : elle est très puissante et, en même temps, très banale. Elle est notre nouvelle forme de stabilité ». Il vient de publier un ouvrage, qui s’adresse aux spécialistes du marketing, sur Clausewitz et la disruption. Même si ce livre est très thématique, la réflexion de Nicolas Naully, que nous avons interrogé pour ce numéro de L’Hebdo-Bourseplus, peut concerner de nombreux lecteurs. Pourquoi s’intéresser encore à Carl von Clausewitz au XXIe siècle ? Qu’ont en commun l’art de la guerre et la transformation numérique ? Ou, plutôt, quel est le lien entre les stratégies militaires complexes et les techniques modernes pour mener à la révolution numérique ? Clausewitz a vécu à une époque où l’on est passé des guerres limitées de l’Ancien Régime aux guerres révolutionnaires et nationales qui tendent à la guerre totale. Il s’est heurté à Napoléon, « le dieu de la guerre », en 1806, lors de la campagne d’Iéna, et en 1812, lors de celle de Russie. Nicolas Naully aborde un spectre large des impacts de cette disruption : à la fois les avancées technologiques, les évolutions de modèles d’organisation et les changements de repères.

Nicolas Naully souligne : « Napoléon a été disrupteur. Il a changé la manière de faire de la politique et il a aussi changé la façon de faire la guerre car, à cette époque, toutes les nations européennes se combattaient de la même manière et Napoléon a su trancher avec le passé. Il a lu la Guerre des Gaules de Jules César et il s’est beaucoup inspiré de cet ouvrage pour changer sa manière de faire la guerre. La Prusse était alors une puissance dominante en Europe. Elle héritait d’une grande tradition militaire venant de Frédéric le Grand et l'on considérait que c’était une armée presque invincible. Il a suffi de deux semaines à Napoléon pour mettre à plat cette armée invincible, parce que les Prussiens n’ont pas su comprendre les changements qui allaient se produire. Clausewitz a vécu ce changement en voyant cette Prusse qui comptait sur ses acquis. C’est ce qui lui a permis de reconstruire une nouvelle stratégie avec des officiers et c’est ce qui a amené la défaite française de 1870. » Selon Clausewitz, la guerre fait partie de la vie sociale de l’homme. C’est un affrontement entre des intérêts importants qui est résolu par l’effusion de sang, qui est la seule raison pour laquelle il diffère des autres conflits. Il décrit la guerre comme une interaction collective entre des individus avec une volonté propre et des sentiments violents, une « collision entre deux forces vivantes qui sont également opposées l’une à l’autre ». Nous pouvons trouver presque la même pensée dans notre ère numérique actuelle. Ainsi, Clausewitz rassemble la philosophie politique et la philosophie de guerre, avec beaucoup de rigueur, et il aborde cette notion de guerre de façon globale en travaillant sur l’adaptation des forces au Nouveau Monde.

Lorsque l'on fait une comparaison avec l’univers d’aujourd’hui, Nicolas Naully explique aux entreprises qu’il ne faut pas se contenter d’avoir une petite armée numérique, tout en gardant une armée traditionnelle, car celle-ci va se faire battre et la petite armée, c’est-à-dire l’équipe numérique, ne sera pas suffisamment forte car trop modeste… Ainsi, il faut transformer complètement l’entreprise : « C’est une partie de la philosophie. Il y a trois facteurs importants : la politique, le moral de la population et les moyens. La stratégie parfaite est un point de balance entre tous ces éléments. On ne peut pas se consacrer à 100 % au changement du matériel technologique en oubliant les deux autres parties. Mais on ne peut pas non plus se concentrer à 100 % sur le facteur humain, car on risque d’être à la traîne au niveau technologique. Et l'on ne peut pas se concentrer à 100 % sur le management en oubliant les deux autres points. Le changement efficace est un fin équilibre entre ces trois domaines. »

Or, la transformation requiert souvent le sacrifice de milliers d’emplois pour les grands groupes. Comment parvenir à cet équilibre sans déstabiliser son économie traditionnelle ? Pour Nicolas Naully : « Il faut surtout sacrifier la doctrine que l’on avait auparavant : « On a toujours fait comme ça avant… » C’est aussi une histoire de vision. Beaucoup d’entreprises ont des vues à court terme, alors qu’il faut surtout avoir une perspective à long terme, en étant capable de jongler entre les deux. On sait que l’inattendu peut toujours se produire, comme une épidémie qui peut rebattre les cartes au niveau mondial. C’est une constante adaptation. On doit donc aider les entreprises à naviguer dans ce chaos de la transformation. Clausewitz évoque le brouillard de guerre et il est important de savoir ce qui se passe derrière la colline quand on est sur le champ de bataille. Concrètement, il faut sentir les tendances et comprendre ce qui va arriver. Par exemple, on pourrait faire un parallèle entre ce que nous vivons en ce moment avec la crise sanitaire et ce qui s’est passé en Angleterre au cours de la dernière épidémie de peste. Du fait de la décroissance démographique, les paysans ont gagné du pouvoir. On observe cette tendance avec les employés qui font du télétravail : ils ont goûté au télétravail et l'on va voir s’ils seront en mesure de garder cet avantage. Sinon, ils risquent d’aller voir ailleurs, ou de s’expatrier dans des pays moins chers, tout en gardant leur salaire européen. »

Autre enseignement : le piège dans lequel il ne faut pas tomber serait de se contenter de faire de la vente en ligne sur Internet, puis de se croiser les doigts en se disant que l’on a réussi sa transformation numérique… En réalité, c’est une véritable culture qu’il faut adopter : « Ce n’est pas simplement un aspect technologique, c’est un aspect culturel. Les dirigeants et les employés doivent avoir une culture numérique. Cela peut s’acquérir par des formations, ou en étant en contact avec des gens qui baignent dedans. C’est pour cette raison que l’on voit de plus en plus les grandes banques s’intéresser aux FinTechs, parce qu’elles ont compris que l’innovation venait de là. Il est important de comprendre ce que l’on fait. Il ne faut pas se mettre au numérique sans réellement comprendre ce que l’on fait, simplement parce que c’est une mode. La compréhension est essentielle. »

« Paradoxale Disruption » de Nicolas Naully est publié chez Publishroom Factory.

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