Le siècle des défis.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Ardavan Amir-Aslani est un grand avocat parisien. Il a notamment été celui de Johnny Hallyday, puis de Laeticia Hallyday, mais il est surtout le conseil de plusieurs États du Moyen-Orient, dont l’Irak. Il est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la géopolitique et il enseigne cette matière à l’École de guerre économique. Son dernier livre est une sorte de cours de géostratégie internationale où il passe en revue, de manière exhaustive, les différentes zones du globe en analysant l’évolution des puissances, les conflits actuels ou potentiels et les perspectives qui se dessinent pour l’avenir des relations internationales. Un constat s’impose : le basculement géostratégique a été amplifié par la crise de la Covid-19.

Alors, nous abordons avec lui ces empires qui vont compter demain. D’abord, le conflit entre la Chine et les États-Unis est inéluctable et les prochaines années seront concentrées sur ces deux géants : « L’Amérique n’est pas encore finie, mais elle est sur la pente descendante. Aujourd’hui, la Chine retrouve sa juste place parce que, vu de Pékin, le monde est à conquérir, c’est ce qui explique le projet de Route de la soie. Pour les Chinois, les 70 ans qui séparent l’arrivée au pouvoir de Mao et l’avènement de la Chine moderne sont une exception et il est normal qu’ils figurent en tête des nations. D’ailleurs, ils se comportent aujourd’hui comme tels, notamment avec l’Afrique où ils débarquent au mépris des principes internationaux ou avec des moyens financiers colossaux. La Chine répond à tous les besoins immédiats de ces pays. La Chine dispose de moyens financiers absolument incroyables et elle rivalise aujourd’hui avec les États-Unis, ce qui a amené Biden a demandé aux Européens de consentir des prêts aux pays africains et aux autres pays qui sont actuellement récipiendaires de l’argent chinois pour leurs infrastructures. Effectivement, ces deux blocs s’affrontent. D’ailleurs, Biden a maintenu la totalité des sanctions de Trump à l’égard de la Chine. Ce n’est pas qu’une guerre économique. On a bien vu que les États-Unis essayent de faire respecter le droit maritime international en déployant des destroyers et un porte-avions nucléaire en mer de Chine du Sud pour empêcher les Chinois de faire de cette voie navigable internationale un lac intérieur. Les Américains, qui tentent de ramener l’Iran dans le giron occidental, essayent d’empêcher les Chinois de disposer, avec l’accord « Lion - Dragon » (accord Iran - Chine), de l’indépendance énergétique puisque l’Iran est la principale réserve gazière au monde et la troisième réserve pétrolière mondiale. De cette manière, la Chine peut disposer de toute l’énergie dont elle a besoin afin d’assurer son essor économique. »

Pour les États-Unis, il y a certes un déclin, mais cela reste quand même la seule puissance capable d’affronter la Chine… Cependant, pour l’Europe, son constat est plus pessimiste : « Il n’y a plus une volonté de marquer le pas. L’Occident n’est plus enclin à assumer son rôle international. La crainte de perdre des soldats a forcé les États-Unis à abandonner l’Afghanistan après plus de 20 ans de présence dans ce pays, pour un résultat lamentable, à savoir livrer les clés aux talibans. La France a abandonné l’Opération Barkhane et elle n’assume plus son rôle historique en Afrique subsaharienne. On constate que ce sont ces nouveaux empires qui prennent la place des autres. On a oublié qu’en France nous avions 50 000 morts par jour pendant la bataille de la Somme. Aujourd’hui, il suffit qu’un soldat, malheureusement, décède au Mali ou ailleurs, pour que l’on ferme le pont Alexandre III à Paris et que l’on fasse une opération d’honneur aux morts aux Invalides. L’Occident n’accepte plus la mort et, le fait de ne plus accepter la mort, pousse l’Occident à ne plus vouloir s’engager militairement à l’étranger. L’Occident se retire, pas simplement de l’Afghanistan, mais aussi de l’Afrique. » Par ailleurs, « l’Europe est à la portée de menaces qui peuvent venir du Moyen-Orient. Regardez le cas de la Turquie qui fait chanter l’Europe avec 6 millions de réfugiés sur son territoire en faisant payer une rançon de 6 milliards d’euros pour empêcher les immigrés de venir s’installer en Europe. Aujourd’hui, en s’installant en Libye, les Turcs ont fait sauter le verrou qui empêchait l’immigration sauvage en provenance d’Afrique subsaharienne vers l’Europe. L’Europe est menacée par la menace islamiste et par les dangers de l’immigration. Elle est au plus près des scènes de guerre du Moyen-Orient, donc elle est plus inquiète. »

Autre puissance qui monte : la Russie. Il observe une recomposition identitaire depuis la chute du Mur : « L’Union soviétique a essayé de raser l’histoire russe des Romanov, mais Poutine a réussi, grâce à des relations proches avec l’Église orthodoxe, à renouer le lien entre la Russie moderne et son passé impérial orthodoxe. C’est un pont entre hier et aujourd’hui. Les Russes ont toujours été tiraillés entre le penchant vers l’Europe, marqué par l’initiative de Pierre le Grand et la création de la ville de Saint-Pétersbourg, et l’histoire des premiers Romanov qui étaient d’origine musulmane, puisqu’un grand prince s’appelait Youssef. Effectivement, même si la Russie a réussi à se réconcilier avec son passé, elle vit aujourd’hui dans le manque d’empire que ce pays a connu. Aujourd’hui, la Russie moderne essaye de récupérer, morceau par morceau, cet empire dévasté. L’empire russe se crée de nouveau. »

Dans ces nouveaux empires, il y a cette grande puissance qu’est l’Iran, qui est en train de reconstituer un empire chiite, grâce à son alliance avec l’Irak et maintenant avec la Syrie : « Quand on parle de la religion chiite, on évoque l’empire Safavides en Iran, il n’y a pas de chiites au Mali ou en Indonésie, les chiites sont là où était l’empire Safavides : c’est-à-dire en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen, au Pakistan, dans une partie de l’Inde et en Asie centrale. Effectivement, le chiisme, qui est une excroissance de l’iranité, a empêché que l’Iran soit absorbé par le monde arabe après la conquête arabe. Le chiisme est une irruption du nationalisme iranien, parce qu’il ne faut pas oublier que neuf siècles séparent la conquête arabe de l’Iran et l’arrivée du chiisme. Malgré cela, les Iraniens ont toujours réussi à garder leur identité nationale et ils ont trouvé dans la religion chiite le moyen de se distinguer des Ottomans et du monde arabo-musulman. Maintenant, avec la présence des chiites dans les pays avoisinants, l’Iran utilise ces minorités pour faire avancer sa politique internationale, que ce soit le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, ou la Légion étrangère chiite en Irak et en Syrie… L’Iran utilise son rayonnement religieux pour étendre son influence militaire et économique sur un certain nombre de pays. »

Évoquons maintenant le cas de la Turquie. C’est aujourd’hui un pays fragilisé et isolé sur le plan diplomatique. Or, dans le même temps, Erdogan continue de s’engager en allant vers la Libye ou la Syrie et à nouer des alliances avec d’autres pays : « Aujourd’hui, Erdogan a mis la Turquie sur le chemin du néo-Ottomanisme en raison du refus de l’Occident de l’accueillir en son sein. C’est clair. Personne n’arrête la Turquie, parce que l’Occident ne cherche plus les conflits. L’Occident ne cherche plus à s’assumer. On l’a bien vu lorsqu’un bâtiment turc a voulu éliminer un navire de la marine française : la marine française s’est retirée du champ de bataille. Il y a trois valeurs directrices chez Erdogan aujourd’hui. Il y a le néo-Ottomanisme qui se manifeste au quotidien en Méditerranée orientale, face à l’aviation grecque, avec des irruptions en Irak et en Syrie, pour combattre les Kurdes. Il y a aussi le grand califat puisque l’empereur Ottoman était également un chef religieux. Aujourd’hui, la version des Frères musulmans qu’incarne Erdogan est entrée en conflit avec la version de l’islam incarnée par les pétromonarchies arabes du Golfe persique et ce conflit a donné lieu à ce qui s’est passé en Libye, avec l’arrivée des Frères musulmans via la Turquie. Aujourd’hui, la Turquie est en concurrence avec l’Arabie saoudite pour la domination du monde musulman. Il y a un autre point très important, que l’on souligne peu, c’est le touranisme : c’est-à-dire la volonté de s’ériger en protecteur des turcophones là où ils se trouvent. On a bien vu l’arrivée de l’armée turque dans la reconquête du Haut-Karabakh au profit de l’Azerbaïdjan et ils ont même créé un corridor entre l’Azerbaïdjan et la frontière turque, ce qui permet aujourd’hui à la Turquie un accès terrestre à la région du Caucase et à toute l’Asie centrale. »

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