De Gaulle parle aux Gilets jaunes… et à Macron.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Cette semaine, dans le cadre de cette rubrique littéraire, nous n’allons pas évoquer la sortie récente d'un livre, mais un fait d’actualité : la gifle reçue par Emmanuel Macron mardi 8 juin. En regardant ces images, on est d’abord amené à les condamner, mais on peut aussi se demander si, à l’époque de la présidence du général de Gaulle, quelqu’un aurait osé se comporter de cette manière... Évidemment non. Alors, l’attaque est certes contestable, mais il ne faut pas hésiter à s’interroger sur la dégradation de l’image présidentielle. Pour évoquer ce sujet, nous avons contacté Gérard Bardy, ancien rédacteur en chef adjoint à l’AFP, ancien directeur de Pèlerin Magazine, ancien journaliste au Monde et à Valeurs Actuelles, qui a publié plusieurs ouvrages sur le général de Gaulle. D’abord, il émet le constat suivant : « Notre pays s’enfonce dans la violence ordinaire, c’est presque une règle de fonctionnement. Ce qui est condamnable, cette baffe, s’explique d’abord par une grande irritation qu’il y a dans ce pays, une habitude de la violence. On peut critiquer le président Macron et je suis très critique vis-à-vis de sa politique. Pour autant, on doit respecter l’homme et la fonction, et ne pas recourir à de tels gestes de violence. Cependant, le président de la République n’est pas assez proche du peuple. Il ne montre pas assez d’empathie avec les gens de la rue. Il est sûr de lui, parfois arrogant, souvent provocant. On voit circuler des photos de lui en compagnie de personnes bien surprenantes ou dans des attitudes qui sont choquantes. On le voit ne pas répondre aux attentes des gens modestes qui travaillent dur : on a vu comment cette crise des Gilets jaunes a été traitée. Les intéressés prennent l’attitude du président de la République pour une attitude méprisante. Donc, en retour, il ne faut pas trop s’étonner qu’il y ait des actes isolés de cette nature. Mais le général de Gaulle a quand même essuyé onze attentats » Toutefois, un attentat, ce n’est quand même pas une baffe infligée au coin d'une rue : « Le général de Gaulle n’était pas non plus un président du coin de la rue. Il faut s’interroger aussi sur la façon dont nos présidents de la République ont fait des assauts de démagogie et se sont dépouillés de la dignité de la fonction. Mais il n’y a pas qu’Emmanuel Macron. Nicolas Sarkozy, sous les lambris d’Élysée, a dit aux journalistes, à propos de sa vie privée, « Carla et moi, c’est du sérieux ». Imagine-t-on le général de Gaulle faire ce genre de réplique à l’Élysée ? Je ne parle pas de François Hollande, de son scooter et de sa maîtresse cachée… Je ne parle pas de François Mitterrand et de sa famille entretenue aux frais de la République… Tout cela irrite les citoyens. Il y a ceux qui restent dans le débat démocratique et qui se servent de leur bulletin de vote. Et il y a aussi des gens plus réactifs, qui ne se contrôlent pas et qui envoient une baffe au président quand il s’approche de trop près. Ce n’est pas acceptable. Nous devons être les paravents de cette démocratie fragilisée, mais on doit aussi comprendre ce qui conduit à ces attitudes, en l’occurrence la désacralisation de la fonction. »

Les commentaires qui circulent sur les réseaux sociaux sont parfois intéressants, car même ceux qui condamnent ce geste rappellent que le président Macron s’est souvent comporté comme un « sale gosse » : « Dans mon enfance, quand je prenais une claque ici ou là, ma mère me disait souvent : « Tu ne l’as pas volée ». Quand on joue les têtes à claques et que l’on prend une claque, même quand on est président de la République, on ne l’a pas volée. On doit condamner, mais on doit aussi expliquer. Évidemment, tous les cœurs de la Macronie vont transformer cela en Petit-Clamart… » souligne Gérard Bardy. Le fond du sujet n’est-il pas aussi que le président Macron doit cesser de se faire photographier avec des gens qui ne sont pas dignes d’être pris en photo avec un chef d’État ? Selon Gérard Bardy, « On se comporte comme ceux que l’on invite, on est finalement associé à eux, cela détériore la crédibilité du chef de l’État. Donc, l’urgence du prochain président de la République doit être de redonner du lustre à la fonction présidentielle en reprenant de la distance. Le général de Gaulle explique bien qu’il n’y a pas d’autorité sans distance, qu’il n’y a pas de respect sans la grandeur dont on est porteur et qu’il n’y a pas de dignité si l'on ne se comporte pas de façon digne. C’est l’exemplarité qui sert de boussole quand on est à la tête de l’État. Donc, je souhaite au prochain président de la République d’arriver avec une bonne boussole. »

Gérard Bardy est l’auteur d’un dialogue imaginaire entre le général de Gaulle et les Gilets jaunes, publié en mai 2019. Toutefois, avec le général de Gaulle, il n’y aurait certainement pas eu les Gilets jaunes… Gérard Bardy partage cet avis : « Il n’y aurait pas eu les Gilets jaunes si de Gaulle avait été au pouvoir, parce que le dialogue aurait été très vite enclenché. Les accords de Grenelle en 1968 ont mis fin à une crise de seulement six semaines et demie, alors que la rue était aux mains des étudiants, les universités étaient bloquées depuis des semaines, ainsi que les usines. Le général de Gaulle a fait ouvrir les négociations, sous la pression de Pompidou, et on a redonné du pouvoir d’achat, on a remis la machine en marche et ceux qui avaient manifesté se sont sentis reconnus dans leurs revendications. Or, avec les Gilets jaunes, un an et demi plus tard, rien n’a été vraiment ouvert. On a promis du pouvoir d’achat, mais on n’a rien donné, à l’exception de quelques primes à certaines catégories de la population, qui ont rapidement été reprises par des prélèvements divers et variés. On ne peut pas diriger un pays comme la France sans respecter le peuple et sans être à son écoute. C’est quelque chose qui fait terriblement défaut à Emmanuel Macron, car il a une espèce de surdité qui est grave. » En conclusion, « il y a du mépris et de la colère et cette gifle symbolise le passage à l’acte de gens qui n’en peuvent plus. S’il y a des motivations politiques extrémistes derrière, c’est autre chose et ce sera analysé avec un peu de recul. »

« De Gaulle parle aux Gilets jaunes… et à Macron » de Gérard Bardy est publié aux Éditions Télémaque.

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