Pour la souveraineté du peuple. Nous sommes tous des constituants.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Nous évoquons cette semaine le livre d’André Bellon parce qu’il fait preuve d'une démarche intellectuelle innovante et ouverte aux gens de droite et de gauche, dans sa volonté de redonner la parole et le pouvoir au peuple. André Bellon a eu une carrière politique riche puisqu’il a notamment été député PS des Alpes-de-Haute-Provence et président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale en 1992. André Bellon est polytechnicien, ingénieur civil des Ponts et Chaussées et il est actuellement administrateur de l’Insee. Retiré de la politique, il se montre critique sur les dérives du PS et de la vie politique française. C'est pour cette raison qu’il a lancé l’association pour une Constituante dont il est président. Celle-ci appelle le peuple français à modifier les institutions et à se réapproprier la vie politique autour d’une assemblée constituante et de l’élaboration de cahiers de doléances. C’est justement le thème de son dernier ouvrage : « Tout a été fait pour nous nier. Pour nous nier en tant qu’êtres politiques, mais encore pis en tant qu’êtres pensants. Nous sommes, aujourd’hui, entourés d’objurgations. Certes, beaucoup résultent de questions réelles et nouvelles, économiques, climatiques et maintenant sanitaires. Nul ne songe à les nier. Mais comment accepter qu’elles soient l’alibi de notre aliénation, que le pouvoir - de qui, au fait- décide que nous sommes incapables d’en débattre, de proposer des solutions ? »

Lors d’un entretien téléphonique avec André Bellon, celui-ci est revenu sur ce terme de « constituant » : « C’est pareil qu’au XVIIIe siècle. C’est la volonté d’affirmer la souveraineté du peuple, qui est d’ailleurs inscrite dans notre Constitution. C’est un mot symbolique pour réaffirmer cette vérité qui s’appelle tout simplement la démocratie. Une fois que l’on a dit cela, on a tout dit. » Pourtant, le peuple s’exprime régulièrement au moment des élections : « Quand nous avons fondé l’association pour une constituante, c’était au moment où Nicolas Sarkozy allait faire voter le traité de Lisbonne, c’est-à-dire au moment où l’on bafouait la volonté populaire qui s’était exprimée par le Non au Traité constitutionnel européen. À ce moment-là, la plupart des commentateurs et des responsables politiques ont voulu réagir à ce déni de démocratie en essayant de lui donner une connotation politicienne. C’est comme cela que l’on a vu des gens s’agiter en disant qu’il fallait un candidat du Non de gauche à la prochaine présidentielle. On disait pareil à droite, mais ce n’était pas la question, puisque le Non, c’était le Non du peuple français. L’idée d’élire une constituante au suffrage universel, c’est une manière de redonner un symbole à cette volonté du peuple d’être reconstitué et d’être reconnu. » Concrètement, il ne s’agit pas d’élire une nouvelle Assemblée nationale : « Si vous élisez une Assemblée nationale, vous élisez une assemblée dans le cadre institutionnel de la Ve République. Nous voulons à l’inverse retrouver une règle du jeu qui ferait que le peuple soit réellement souverain. Cela nécessite une analyse des institutions actuelles qui ne permettent pas la souveraineté du peuple. Oui, il y a des élections, mais qu’est-ce que la présidentielle ? J’ai inventé le théorème Bellon qui dit que dans toute élection il y a un élu... C’est une évidence, pourtant cela a une conséquence : le problème n’est pas d’être élu, mais que les autres ne le soient pas. Or, pour la présidentielle, le problème est que cela ne soit pas les autres, on ne peut pas avoir un pouvoir qui, de façon permanente, donne quelqu’un dont la légitimité est pour le moins fragile. Il y a les législatives après, certes, mais depuis le quinquennat et l’inversion du calendrier, l’Assemblée nationale est automatiquement élue avec une majorité favorable au président. On ne va pas élire un président pour lui refuser le pouvoir un mois plus tard… Honnêtement, l’Assemblée nationale ne sert à rien en ce moment. Les institutions sont à bout de souffle et il y a une grave crise politique. »

Est-ce que ce sont les institutions qui sont à bout de souffle, ou le peuple français qui ne s’aime plus et qui est divisé ? André Bellon évoque cette question : « C’est une analyse que je ne partage pas, mais que j’ai déjà entendue. Les Français sont des tribus gauloises, ce n’est pas une question nouvelle, mais je constate que c’est le système politique qui émiette les Français. Les partis disent en gros la même chose, mais lorsque l’on offre un choix réel au peuple, il se mobilise. Je n’ai jamais vu une pareille mobilisation populaire que lors du Traité constitutionnel européen. Les gens savaient pourquoi ils venaient voter. Une grande partie des gens du Non savaient pourquoi ils ne voulaient pas voter pour ce texte. La question est de savoir si ce qui a déterminé le Non. Ce sont des éléments de cohérence généraux, ou des recoupements de choses complètement différentes. Personnellement, je suis sur la première hypothèse, car j’ai vu un rejet très net d’un fonctionnement européen qui était de plus en plus technocratique. Je suis frappé de l’utilisation des mots comptables : on parle du déficit de démocratie, mais qu’est-ce que cela signifie ? C’est tout simplement une manière de masquer le fait qu’il n’y a pas de démocratie. En plus, j’ai le souvenir des commentaires qui disaient que les citoyens qui votaient Non étaient des débiles mentaux. Si l'on ne donne pas au peuple sa souveraineté, ce qui est son droit légitime, on court à l’affrontement. »

Pourtant, avec cette proposition de « constituante », ne risque-t-on pas de retrouver le même problème qu'avec la Convention pour le climat, des citoyens qui ne représentent qu’eux-mêmes et des propositions fantaisistes ? André Bellon répond sans langue de bois : « La Convention climat est pour moi l’horreur absolue. On a tiré au sort des gens un peu n’importe comment, même pas sur les listes électorales... Mais depuis quand la démocratie consiste-t-elle à tirer au sort ? Dans une démocratie, tous les citoyens doivent voter. On est dans une crise de la démocratie qui ne peut mener qu’à deux possibilités. Soit à un pouvoir autoritaire et central, qui met tout le monde au garde-à-vous. Ce n’est pas mon option, mais je pense qu’il y a une partie de la population qui commence à en avoir envie, parce que c’est n’importe quoi ce qui se passe en ce moment. Ou bien, on revient aux fondamentaux, en faisant confiance au peuple pour trouver la solution. Mais on ne commence pas par dire qu’il est trop bête et que le suffrage universel ne donne que des résultats stupides. » Dans ce contexte, « la constituante, c’est surtout une libération philosophique. Chaque citoyen est souverain. Aujourd’hui, on a infantilisé les gens de telle manière qu’ils sont toujours dans l’espoir. La crise sanitaire a été très révélatrice. C’est effarant de voir comment on a manipulé des chiffres qui pouvaient être contestés ou lus d’une autre manière. On ne peut pas continuer à avoir un peuple infantilisé. La naïveté est utilisée pour être totalitaire. »

Ainsi, l’ancien député PS André Bellon n’a plus rien de commun avec son ancien parti : « Je suis venu au PS, pas vraiment par adhésion à la personne de François Mitterrand, qui était intéressant sur certains côtés, mais d’autres côtés me posaient quelques problèmes. Les relations ne se sont pas arrangées. J’ai été élu président de la Commission des affaires étrangères, contre sa volonté et je me suis présenté contre le PS en 1993. » Aujourd’hui, André Bellon souhaite rassembler des gens de gauche et de droite : « Il y a des gens de gauche et de droite qui sont sur des valeurs que nous défendons. Aujourd’hui, on utilise les mots n’importe comment, comme le terme de fasciste tous les matins… »

« Pour la souveraineté du peuple : Nous sommes tous des constituants » de Jean-Pierre Crépin et André Bellon, est publié aux Éditions L’Harmattan.

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