1981

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

À l’occasion du quarantième anniversaire du 10 mai 1981, le photographe Yan Morvan publie une sélection de clichés de cette période qui a eu pour effet de changer le destin de la France. Ce n’est pas un livre politique à la gloire de François Mitterrand car Yan Morvand souligne qu’il n’est pas mitterrandien,mais c’est d’abord un ouvrage historique. Le 10 mai 1981, le photographe revient d’Irlande, après avoir couvert les funérailles de Bobby Sands. L’agence Sipa Press l’envoie place de la Bastille pour prendre des photos de la fête de la victoire de François Mitterrand. Yan Morvand se souvient de ce moment : « J’étais un peu en décalage, après avoir passé 15 jours à Belfast pour couvrir les émeutes. J’arrive à Paris à 17 heures et, en arrivant à l’agence, on me dit que Valéry Giscard d’Estaing va certainement l’emporter. Personne ne pensait qu’il y aurait une victoire de François Mitterrand. À la salle de rédaction, on voit l’image de François Mitterrand apparaître à 20 heures sur l’écran de télévision et tout le monde comprend qu’il se passe quelque chose d’incroyable. On me propose d’aller à la Bastille, car on savait qu’il allait se passer quelque chose. Les gens se regroupent, il s’est mis à pleuvoir. C'était très émouvant de voir cette population très mélangée à l’époque, nous étions quand même dans un monde de petits blancs, et l'on voyait tous ces gens issus de l’immigration venir se mélanger. Je vois arriver quelqu’un en costume trois-pièces, c’était un ouvrier qui avait visiblement voté toute sa vie pour la gauche et, pour lui, c’était le résultat d’une vie de lutte. Les gens chantaient en criant « On a gagné ». Je suis parti à la tombée de la nuit. Je ne voulais pas faire de photos au flash car, ce qui était important pour moi, c’était de voir la colonne de la Bastille derrière, c’était quand même le symbole de la Révolution. Il y a une photo formidable qui a été faite par l’un de mes confrères, sur les toits. Il y a eu un orage terrible vers minuit, il y a eu cette photo avec un éclair et Le Figaro Magazine en a fait une double page. Pour eux, cela allait très bien de voir un éclair qui traverse la foule... Je ne suis pas mitterrandien. J’ai fait un livre qui raconte une année exceptionnelle, peu importe que l’on aime, ou non, François Mitterrand, j’ai raconté une histoire. J’évoque les lois Auroux, elles sont toujours d’actualité, Jack Lang a bouleversé l’univers de la culture, l’abolition de la peine de mort a été une révolution… Donc, il était très important de faire parler tous ces gens-là. Nous sommes dans une époque où l’on assiste à un retour du politique, il va falloir gérer tout ce chaos issu de la crise sanitaire et j’ai pensé qu’il était important de sortir ce livre. Aujourd’hui, tout le monde essaye de récupérer Mitterrand et les jeunes ont oublié les scandales des années Mitterrand… »

Yan Morvan commente la victoire des socialistes et cette volonté de changement d’une grande partie de la jeunesse : « Effectivement, la dette est devenue abyssale avec les socialistes, mais il y a eu aussi des choses très positives. Les années Giscard devenaient fatigantes, même si Raymond Barre a bien géré la France. J’ai fait la campagne de Raymond Barre en 1988. C’était un type fatigant, pénible, sans charisme. On n’avait pas envie de voter pour lui. Mitterrand était un personnage ambigu et machiavélique, mais il était fascinant. À l’époque, il y avait très peu de photographes, pas de télévision, et nous avions une vraie promiscuité avec les hommes politiques. C’était fascinant parce qu’on n’était pas dans la posture des réseaux sociaux comme aujourd’hui. Mitterrand avait passé la guerre en étant à la fois résistant et collabo. C'est un côté bipolaire un peu fascinant, mais qui était propre à l’époque. Il ne faut pas oublier que De Gaulle a pris Bousquet dans son gouvernement. Aujourd’hui, on assiste à la fin d’un univers autour du travail et l'on parle du marché et du Bitcoin. Quand Mitterrand brandit la rose, c’est César qui s’adresse au peuple ! En photographiant cela, j’ai pensé à Géricault et toutes ses peintures. Je voulais que mes compositions correspondent à cette imagerie impériale, parce que François Mitterrand était un empereur. »

On retrouve par ailleurs des photos de jeunes gens très BCBG, qui manifestent devant l’Élysée le 21 mai 1981 avec des affiches indiquant « Le socialisme c’est le printemps du goulag ». Il y avait une véritable crainte de voir l’armée soviétique arriver à Paris : « J’ai tout entendu sur la fuite des capitaux ou l’armée russe qui allait venir. J’ai accompagné François Mitterrand en Russie au cours de la guerre froide. Il y avait deux grands blocs, tout le monde s’arrangeait avec cela. Le milliardaire rouge Doumeng savait très bien faire du business entre l’Europe et la Russie. Vous savez, on tient toujours les peuples par la peur. Avant, c’était la peur de l’Apocalypse nucléaire, puis la peur des méchants russes. Maintenant, c’est l’Apocalypse climatique et la Covid… La peur, c’est la base des gouvernants pour tenir les gens. Donc, ils doivent toujours inventer des nouvelles peurs, plus ou moins justifiées. Pour se maintenir au pouvoir, il faut générer des peurs. C’est un livre qui est intéressant puisqu’il est toujours d’actualité, avec les ouvriers, les écolos ou les femmes… Il y a 150 ans, à l’époque de Marx, je pense que les problèmes devaient être les mêmes. »

Il y a une photo des quatre ministres communistes et elle révèle un autre aspect de François Mitterrand. Lorsqu'il y a eu des problèmes d’espionnage, il a quand même partagé des informations confidentielles avec Ronald Reagan, président des États-Unis à l’époque, en demandant que les ministres communistes ne soient pas informés… Cela signifie-t-il qu’il ait aussi joué avec les communistes ? Réponse de Yan Morvan : « Bien sûr, il les a instrumentalisés. C’était un Machiavel. Mais Georges Marchais n’était pas dupe. C’était quelqu’un de très intelligent, il avait bien compris cela. Le Parti communiste était en chute libre depuis les années 60, avec l’invasion de Prague, ensuite l’Afghanistan. Les communistes se sont retrouvés en porte-à-faux, parce que la politique étrangère de l’URSS ne correspondait plus aux idéaux des années 60. En 1968, les communistes avaient les jeunes contre eux… Je connaissais tous les ministres communistes et c’étaient vraiment des gens gentils, mais ils n’avaient pas ce côté doux et aiguisé des socialistes car, en face, vous aviez des carrures et des gens très manipulateurs. »

Yan Morvand consacre aussi de nombreuses photos à Jean-Marie Le Pen. C’était finalement le double inversé de François Mitterrand en quelque sorte : « J’ai travaillé à Globe avec Georges-Marc Benamou et la vraie bonne idée était de créer une extrême droite très virulente. C’est toujours d’actualité, avec l’objectif de faire voter pour les seuls qui restent en face et c’est exactement ce qui va se passer pour les prochaines élections. Au dernier moment, les Français vont vouloir rester tranquilles avec Netflix, leurs matchs de foot et leur baguette de pain… »

« 1981 » de Yan Morvan est publié chez EdiSens.

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