La tentation du repli.
LITTÉRATURE
C’est un ouvrage passionnant qui sort cette semaine car il aborde un vrai sujet de société. Burn-out, fatigues chroniques, phobies sociales et scolaires… et si ce n’étaient là que des noms différents pour désigner un seul et unique phénomène : le repli sur soi ? Amplifiée par la crise du Covid, cette tendance sociétale est en germe depuis longtemps. Chez les jeunes qui n’arrivent plus à franchir les grilles de leur lycée et se réfugient sur les réseaux sociaux. Chez les adultes en proie aux fatigues chroniques et calfeutrés chez eux.
Dans son dernier livre, la psychanalyste Sophie Braun dénonce les injonctions contradictoires de la société qui imposent d’être à la fois un individu libre et autonome, mais aussi un hyperconsommateur passif. Elle explique à quel point les conséquences destructrices de ces diktats affectent les psychés individuelles et le socle même de la personnalité. Certains parviennent à s’adapter, mais beaucoup en payent le prix fort (dépression, angoisse, recours aux anxiolytiques…). Sophie Braun est psychanalyste, membre de la Société Française de Psychologie Analytique (SFPA) et de l’association internationale IAAP.
Sophie Braun souligne que « le phénomène du repli est bien antérieur à la crise sanitaire, mais il y a eu une amplification depuis. Je voyais, bien avant, des jeunes en phobie scolaire, ou des jeunes qui ne sortaient plus de chez eux, mais aussi beaucoup de formes douces du repli, avec de jeunes femmes qui travaillent toute la journée et qui rentrent le soir chez elles pour regarder des séries en boucle, ou de jeunes hommes qui passent leurs nuits devant des ordinateurs, sans être en relation avec d’autres gens. Au Japon, il y a une épidémie que l’on appelle Hikikomori : ce sont des gens qui restent enfermés dans leur chambre. Cela a commencé il y a 25 ans, avec une dizaine de personnes et, aujourd’hui, on les estime à 600 ou 700 000. En France, si l'on ajoute les burn out, les phobies sociales et toutes ces personnes qui ont des formes douces de repli, cela fait beaucoup plus de monde que ce que l’on croit. Je ne sais pas si c’est la première génération qui est mise K.O., mais c’est la première génération que l’on enferme dans un paradoxe très fort : on les élève comme des enfants rois, puisque c’est la première ou deuxième génération d’enfants désirés. Ils sont scrutés tout le temps, on veut qu’ils soient très efficaces dans la compétition économique. Mais en faisant tout cela, on leur impose un modèle de perfection qui est quasiment inatteignable et la plupart se sentent nuls ou insatisfaits. Ils disent souvent qu’ils ne trouvent pas leur place. On les élève comme des enfants rois, on leur dit que tout sera possible, on leur dit qu’ils vont pouvoir tout choisir, même leur sexualité ou la date de leur mort... Mais on ne se rend pas compte de ce que l’on fait quand on dit tout cela à des gens. On leur dit qu’ils pourront tout décider de leur vie, mais ce n’est pas vrai. On s’en rend compte dans la vie de tous les jours. Il faut avoir la capacité de supporter toutes ces choses. Nous sommes dans une collision entre ce discours les incitant à décider de tout et cette normalisation qui ne laisse pas vraiment beaucoup de place aux individus dans notre société. Les plus sensibles n’arrivent pas à s’en remettre. »
Les pourcentages sont impressionnants, puisque 32 % des jeunes auraient déjà pensé au suicide. On observe que de plus en plus de gens ont moins envie de sortir : cette tentation du repli n’est-elle pas en train de s’étendre à toutes les générations depuis les périodes de confinement et de couvre-feu ? Sophie Braun souligne que « cette rivière coulait déjà et la crise sanitaire l’amplifie. J’ai très peur que des gens n’arrivent plus à ressortir. On parle d’un déconfinement progressif, j’ai beaucoup de gens autour de moi qui n’ont plus envie de prendre des risques, même s’ils sont vaccinés, et j’ai très peur que cela n’amplifie considérablement cette tentation de repli pour rester seul avec soi-même. »
Les hommes ont toujours eu des buts dans la vie, comme conquérir de nouvelles terres, se battre pour un idéal, lutter contre un totalitarisme, faire évoluer le monde, mais aujourd’hui les idéologies ont disparu et on est entré dans une société de masturbation collective dont le seul but est d’avoir le plus de fans sur Instagram. N’est-ce finalement pas la cause de cette déprime généralisée ? Réponse de la psychanalyste : « J’ai lu récemment la correspondance entre Jung et Freud. Au début de la psychanalyse, ils ne parlent que de cela, c’est-à-dire empêcher l’homme de rester dans l’auto-érotisme et la masturbation, pour aller vers l’autre. Dans notre système contemporain, tout est fait pour que l’on reste dans le narcissisme. On a besoin d’être reconnu et l'on est effectivement dans quelque chose qui est de l’ordre de l’auto-érotisme permanent. On veut devenir soi-même - je ne sais pas ce que cela veut dire - on est plutôt dans une forme de toute-puissance où l’on veut tout et tout de suite et l'on supporte de moins en moins la frustration. On le voit dans l’éducation des enfants, car l’éducation à la frustration est de moins en moins faite et les enfants restent dans des formes de toute-puissance, sans jamais accéder véritablement à l’idée que l’autre existe et qu’il va limiter nos désirs. Nos désirs sont complètement pris par le consumérisme : c’est génial d’avoir un nouveau téléphone, mais on est content huit jours et il faut immédiatement avoir quelque chose d’autre. Tout cela fonctionne sur des circuits de récompense immédiate. Le matérialisme ne peut pas suffire, parce que l’on en veut toujours plus, donc il faudrait rééquilibrer tout cela vers une recherche de sens et de collectif. On fait partie d’un collectif et d’une communauté et on a besoin de trouver sa place dans la communauté. Trouver sa place, c’est faire quelque chose qui a du sens pour la communauté. Aujourd’hui, les jeunes ont la chance d’être cette génération qui peut trouver cet équilibre entre être des individus, se reconnaître en tant qu’individu différent des autres et, en même temps, faire partie d’une communauté en faisant attention à ce collectif. C’est peut-être la première génération à pouvoir se penser dans ces deux dimensions et c’est passionnant. »
Elle explique que le repli sur soi est avant toute une maladie du désir. Pourtant, on a vécu des décennies de désir : quand on était pleinement dans la société de consommation, on voulait une belle voiture, une villa avec une piscine, être reconnu, réussir dans la vie... Tout cela peut se résumer par les films de Claude Lelouch ou les années Pompidou. Mais aujourd’hui, il n’y a plus aucun désir, si ce n’est sauver la planète… Sophie Braun fait le constat de notre société : « On est gavé d’images qui nous aplatissent l’imaginaire, alors que la question du désir vient de l’imaginaire. On peut désirer quelqu’un parce que l’on a la capacité d’imaginer ce que l’on va vivre avec cette personne. Cette capacité d’imagination commence à disparaître à cause des images, car le poids de l’image est très fort sur la constitution de l’imaginaire. Un enfant qui naît aujourd’hui en France, peu importe son niveau social, a presque tout. Il a des habits, il a à manger et à boire, et il y a effectivement une question sur le manque, car on a besoin de manquer de quelque chose pour avoir envie de se battre. Si l'on a tout, on va être dans une autre recherche. Alors, il faudrait de grands projets, donner un sens à sa vie. On ne peut pas se contenter toute sa vie d’être dans la quête permanente de biens matériels, car cela ne rend pas les gens heureux. On a matériellement une vie très agréable, pour la plupart d’entre nous, or, psychiquement on est malheureux : cela veut bien dire qu’il y a quelque chose qui n’est pas suffisamment nourri dans la recherche de sens, ou dans la recherche spirituelle, mais cela ne veut pas dire forcément religieux. Cela veut simplement dire trouver son mythe personnel, ce qui nous anime. Je trouve bien plus intéressante la question « Qu’est-ce qui nous anime ?» que « Qui on est ? ». Qui on est, c’est figé : j’ai vu une paire de chaussures dans une vitrine et j’ai envie de l’acheter… »
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