François Mitterrand. Un roman français.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

À l’occasion du quarantième anniversaire de Mai 81, Pierre-Marie Terral, agrégé et docteur en histoire, retrace l’existence de François Mitterrand à l’aune des lieux qui furent les siens. De Jarnac, sa ville natale, à sa terre d’élection de Château-Chinon, du rite de Solutré au havre landais de Latche, de l’Auvergne discrète au Luberon intime, les hauts lieux de la géographie mitterrandienne sont scrutés, tout autant que chaque recoin dissimulé sous le voile du secret, à l’image du Vichy des années noires. Parcourir et analyser ces points d’ancrage, c’est ainsi dessiner une singulière biographie selon un angle jamais exploré, éclairant l’histoire d’un personnage romanesque à souhait, tout en révélant des facettes méconnues.

Pendant plus d’un siècle, la distinction entre la droite et la gauche en France n’a pas été celle que nous connaissons aujourd’hui, car la droite était plutôt monarchiste, anti-républicaine, attachée au terroir, à l’écologie et aux traditions. Or, Pierre-Marie Terral rappelle que c’est la filiation idéologique de François Mitterrand : « Dans son parcours et dans ses racines familiales et politiques, il est indéniable qu’il a été avant tout un homme de droite, contrairement à son premier ministre, Pierre Mauroy, qui était né à gauche. D’ailleurs, il ne s’en cachait pas et il y a certaines périodes, comme au moment du Front populaire, où il était du côté des opposants. Il y a ensuite la période de la collaboration, mais il bascule ensuite dans la Résistance. Jusqu’à son élection dans la Nièvre après la guerre, on ne peut pas parler de François Mitterrand comme d’un homme de gauche, mais il y a eu un certain nombre de changements, notamment quand il découvre la situation de l’empire colonial français. Pour François Mitterrand, il est indéniable que lorsque la droite gaulliste s’empare du pouvoir en 1958, cela favorise stratégiquement son choix d’incarner la gauche parce qu’il n’y a pas d’autre issue possible, si ce n’est que d’être un opposant au général de Gaulle. Il sait qu’il sera l’éternel second derrière le général, qu’il va critiquer de manière très virulente dans son livre « Le coup d’État permanent ». Ce qui ne l’empêchera pas, quelques années plus tard, de se glisser dans les institutions du général de Gaulle. »

L’auteur cite François Mitterrand qui disait souvent qu’il vivait la France et qu’il avait une conscience instinctive et profonde de la France : « L’âme de la France, inutile de la chercher, elle m’habite. » Cela signifie qu’il est à l’opposé de ce que peut déclarer Emmanuel Macron, quarante ans plus tard, sur une chaîne de télévision américaine : « Nous devons déconstruire notre propre histoire ». Jamais François Mitterrand n’aurait tenu de tels propos : « François Mitterrand était habité par la France. Cette conception de la France était avant tout sentimentale pour lui : c’était la Charente, la Dordogne de ses grands-parents, puis la Bourgogne. La période de la guerre et son passage dans la Résistance ont été fondamentaux parce qu’il découvre la France à vitesse grand V et il ne cessera de la sillonner au gré de ses déplacements politiques. La vie de François Mitterrand est une partie de campagne permanente. Cette sensibilité n’est pas feinte. Il a un réel attachement à cette France éternelle que l’on retrouve sur l’affiche de « La force tranquille » en 1981, avec un ciel qui n’est pas bourguignon, mais un ciel du Morbihan qui a été rajouté à cette photographie ».

Le livre comporte de nombreuses anecdotes, notamment sur la réalisation de la photo de l’affiche de 1981, à Sermages : il fait froid et, un samedi matin, Jacques Séguéla vient avec un costume qu’il demande à François Mitterrand d’enfiler. Et le candidat à la présidence de la République va se changer derrière un buisson : « François Mitterrand n’était pas très à l’aise avec les photographies posées, comme il n’était pas très à l’aise à la télévision, un outil qu’il a réussi à dompter avec un certain talent. Il faut savoir que c’est François Mitterrand qui a choisi le village de Sermages, mais c’est Jacques Séguéla qui a trouvé ce slogan formidable « La force tranquille » pour rassurer les Français. En 1981, certains pensaient que les blindés russes arriveraient sur les Champs-Élysées avec les ministres communistes au pouvoir. Cette affiche ne rassure pas tellement les responsables socialistes de l’époque, mais François Mitterrand leur impose ce choix de manière assez habile, en s’absentant de la réunion durant laquelle elle est choisie, car les socialistes estimaient que c’était une affiche aux tonalités réactionnaires et pétainistes. Cette affiche est un symbole et elle est assez fidèle à ce qu’était François Mitterrand, qui appréciait au plus haut point la visite des églises ou même la visite des cimetières. Cependant, il avait demandé que le clocher soit un peu gommé de l’affiche, parce qu’il ne voulait pas passer pour un prêtre devant son église... »

Évidemment, il y a l’épisode de Vichy : son bureau n’est pas très loin de celui du maréchal Pétain et il travaille sur la recherche de renseignements concernant les adversaires du régime de Vichy. L’auteur indique que, même s’il a nié cela, on a retrouvé les preuves qu’il était bien employé dans ce service en janvier 1942 et son départ ne tient pas à des motivations vraiment politiques, mais plutôt à la haute estime qu’il a de lui-même : c’est-à-dire qu’il aurait quitté le service du maréchal Pétain parce qu’il ne se voyait pas demeurer gratte-papier toute sa vie… « Dans une lettre de François Mitterrand, à ce moment-là, il s’estime sous-employé par rapport à ses capacités dans ce travail de gratte-papier et il aspire à de plus hautes ambitions, y compris à Vichy.

Il est fasciné par le maréchal Pétain, comme à cette époque un grand nombre de Français, car il apparaît comme un protecteur. Quand François Mitterrand dit qu’il est rentré en résistance en juin 1942, c’est à la fois vrai et faux : effectivement, il commence à fréquenter des réunions de résistants, des réseaux d’évadés de camp de prisonniers allemands, mais le 15 octobre 1942 il rencontre le maréchal Pétain. On est vraiment dans un entre-deux qui rajoute au mystère de François Mitterrand. On sait qu’il est clairement entré dans la Résistance début 1943. Je ne porte aucun jugement sur cette période que je n’ai pas vécue, mais il faut dire que certains sont entrés beaucoup plus tard dans la Résistance et, parfois même, le jour de la Libération ! C’était la complexité de cette époque et de grands historiens ont forgé ce concept de vichysto-résistants: c’est-à-dire de gens qui ont été les deux, la plupart du temps successivement. » ajoute Pierre-Marie Terral.

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