3000 ans après Ulysse.
LITTÉRATURE
Jean Glavany est connu pour avoir été le premier chef de cabinet de François Mitterrand à l’Élysée, plusieurs fois ministre, notamment de la Pêche et de l’Agriculture, et député des Hautes-Pyrénées pendant 20 ans. Figure historique du Parti Socialiste, son nom est moins familier auprès du grand public comme celui d'un « voileux ». C’est pourtant cette passion qui lui permet de prendre le large et d’écrire. Sur son voilier, Jean Glavany suit la route mythique que le personnage d’Homère a parcourue il y a 3000 ans. Chaque étape de l’Odyssée d’Ulysse sonne comme une métaphore des temps modernes que l’auteur partage avec des invités montés à bord ou sortis de son imaginaire. Les conversations s’enroulent avec ferveur autour de l’âme méditerranéenne, ses racines glorieuses et ses maux endémiques : crise migratoire, affaire Yvan Colonna, surpêche, héroïsme patriotique, polythéisme grec et monothéisme révélé, conflit israélo-palestinien, montée de l’islamisme et laïcité… ainsi que sur la beauté de la mer et de ses criques, ses saveurs et le plaisir de naviguer en son sein.
Ce récit de navigation est aussi un prétexte pour revenir, en fonction des étapes, sur des sujets de réflexion ou d’actualité… Par exemple, la question de l’esclavage en Libye et des migrants… Jean Glavany aborde ce sujet : « C’est en refaisant le voyage d’Ulysse, non pas pour retrouver les mêmes endroits et retrouver les traces des sirènes, des cyclopes, des Lestrygons ou des Lotophages, que j’ai pris cette carte, mais parce qu’il fallait bien me donner un parcours à accomplir en Méditerranée. Au fond, la carte du voyage d’Ulysse est la plus célèbre et la plus révélatrice de la navigation en Méditerranée. À travers l’allégorie de la barbarie, j’ai voulu montrer que la barbarie était toujours là, sur les côtes notamment libyennes, avec des passeurs qui sont aussi des esclavagistes et qui traitent les migrants d’une manière honteuse, odieuse et insupportable. Il y a un marché aux esclaves en Libye qui a été décrit par des victimes qui ont été vendues dans ce marché. Il y a de la torture, y compris ces derniers mois ou ces dernières années. On fait semblant de croire qu’il y a un gouvernement démocratique en Libye qui contrôle tout, mais ce sont les milices qui font leur loi. La barbarie est aussi en mer, parce que ces pauvres hères sont abandonnés sur des canots pneumatiques qui pètent à la première occasion. Ces migrants sont abandonnés à leur triste sort au milieu de la mer. Et là, il y a une forme de barbarie d’un certain nombre de gouvernements et de responsables de l’Union européenne, pour des raisons qui peuvent se discuter en termes de politique migratoire et qui font l’objet d’un débat démocratique, mais il y a des choses pour moi qui ne se discutent pas : quand un être humain est en danger de mort, on lui tend la main et on le sauve ! C’est une grande tradition maritime et c’est une règle du droit maritime. Quand un navire à votre proximité est en perdition, vous devez vous dérouter pour lui porter secours. Cela m’est arrivé quelquefois dans ma vie et j’en tire, non pas une fierté, mais un sentiment du devoir civique accompli. Or, ces gouvernements européens ont fait preuve d’une grande lâcheté à bien des égards. Je me moque qu’ils soient en situation irrégulière ou pas, je me moque qu’ils viennent de tel ou tel pays et qu’ils soient blacks, blancs, beurs... Ce sont des humains qui sont en danger de mort et le devoir d’autres humains, c’est de leur porter secours. Les débats démocratiques viennent après. D'abord, on leur porte secours. » Sur ce thème, il rappelle que, pour le droit maritime international, la fermeture des ports est illégale : « Il y a des règles du droit international qui sont sacro-saintes, qui sont dans des traités et qui ne sont pas scrupuleusement respectées, c’est le moins que l’on puisse dire, et ce droit maritime international a bien des vertus. »
Il y a un autre point sur lequel il nous invite à réfléchir, c’est ce volcan qu’est la Méditerranée, un lieu de violences. La position géographique particulière du bassin méditerranéen constitue-t-elle un élément d’explication ? Pour Jean Glavany : « D’un point de vue géographique, civilisationnel et historique, on peut dire que la Méditerranée est le nœud gordien du monde, puisque c’est là que se rencontrent l’Occident, l’Orient et le Proche-Orient. C’est là aussi que se retrouvent le Nord et le Sud, entre l’Europe et l’Afrique. C’est là que sont nés, après le polythéisme grec - qui était un temps de douceur, même s’il y avait de la violence et de la barbarie, mais c’était quand même un temps de joie de vivre et d’enthousiasme - les monothéismes. C’était il y a 2 000 ans, au même endroit, à Jérusalem. Ces trois monothéismes sont nés dans un voisinage conflictuel, en tout cas au début, et violent. En particulier avec les intégristes de ces trois monothéismes, car toute religion porte son intégrisme. Je ne fais pas d’amalgame avec l’ensemble de ceux qui sont des croyants qui, bien souvent, sont des gens de paix et de laïcité, même en étant croyants, mais les intégristes religieux sont des empêcheurs de faire la paix. Souvent, on oublie que l’un des grands témoins de la paix potentielle au Proche-Orient, Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien, est mort assassiné, non pas par un Palestinien, mais par un juif orthodoxe qui lui reprochait de vouloir la paix. Ces mouvements juifs orthodoxes sont extrêmement violents, comme le sont d’ailleurs les intégrismes de toutes les religions. »
Jean Glavany défend cette vision d’une France laïque où tout le monde peut cohabiter, avec des croyances qui demeurent réservées à la sphère privée. Nous lui avons demandé ce qu’il pense du spectacle actuel de ce que l’on appelle maintenant l’islamo-gauchisme : « Pour moi, la laïcité est une règle ou un principe qui permet aux religions et aux non-religions, si j’ose dire, de vivre ensemble dans la paix et dans la concorde. C’est la protection d’une liberté individuelle fondamentale qui s’appelle la liberté de conscience. La laïcité, c’est une règle inventée par la République française pour permettre à tous ceux qui croient, ou qui ne croient pas, de vivre ensemble. Mais c’est aussi une règle de séparation de l’État républicain et des églises, de toutes les églises, et qui fait que l’État doit être absolument neutre. La laïcité, c’est le fait qu’au-dessus des lois religieuses, il y a les lois de la République. C’est ce qui définit la laïcité. Ce qui définit l’intégrisme religieux, ce sont les religieux qui n’acceptent pas que les lois de la République soient au-dessus de la loi religieuse et qui considèrent que leurs lois religieuses sont au-dessus des lois de la République, ce qui est tout à fait inacceptable. Je ne parle pas de l’islamo-gauchisme dans mon livre. Je ne sais pas pourquoi cela fait débat, parce que ce n’est pas un délit, c’est une réalité d’opinion : c’est-à-dire la convergence qui a existé, et qui existe toujours, entre des milieux politiques de gauche ou d’extrême gauche et l’islamisme politique. La question n’est pas de faire des enquêtes de police pour savoir si cela existe ou pas, car cela existe. La question est de savoir comment la République, par la pédagogie et l’éducation, se met à l’abri de dérives qui feraient de cet islamo-gauchisme une dérive républicaine. Donc, je garde mon sang-froid. Comme dans islamo-gauchisme il y a islamisme, cet islamisme politique est à bien des égards dangereux et très dangereux pour la République. Je mets en garde mes amis de gauche ou d’extrême gauche sur les risques qu’ils font prendre à la République quand, sous prétexte de tendre la main à des musulmans victimes, souvent de racisme, en France ou ailleurs, ils tendent la main sans le savoir à des islamistes qui se servent de cette main pour faire des choses beaucoup moins honorables. »
Nous poursuivons notre traversée de la Méditerranée et il nous emmène en Corse, à la rencontre de la famille Colonna. Il rappele que le grand-père a été désigné comme « Juste » parmi les nations pour avoir protégé une famille juive pendant la guerre. Un contexte un peu hors du temps, avec ses traditions, notamment l’hospitalité corse, la loi du silence et la protection de ceux qui sont en danger… Il ouvre toutefois quelques points d’interrogation sur l’affaire Colonna : « Je n’ai pas fait ce récit pour ouvrir des points d’interrogation, mais je traite cette histoire de tragédie grecque en Corse. Je parle de mon amitié pour les parents d’Yvan Colonna. C’est une amitié très ancienne, qui date d’il y a une cinquantaine d’années. J’ai vécu cette tragédie grecque de près, puisque je suis moi-même préfet de la République et donc l’assassinat du préfet Erignac m’a bouleversé et révolté. C’est un préfet que je connaissais, avec qui j’ai eu des contacts et des conversations personnelles, que je raconte dans le livre. Donc, je suis complètement solidaire de la famille Erignac qui a vécu un drame épouvantable. C’est quelque chose de bouleversant, il n’y a pas de doute là-dessus. Et puis, en face, il y a une famille déchirée par le fait que l’un des fils est accusé et, in fine, jugé comme l’assassin. L’analyse que je fais, c’est que la justice de la République a été tellement empêchée pendant des décennies de faire son travail en raison de l’omerta, la loi du silence, les pressions exercées sur les témoins, la vendetta, toutes ces traditions culturelles de violence et de silence ont fait tellement de dégâts sur la justice, que la justice de la République tenait un coupable idéal, dénoncé par tout le monde, et qu’elle pouvait le condamner d’une certaine manière, puisqu’un certain nombre de choses pointaient sur sa responsabilité. Mon analyse laisse ouverte la porte au fait que l’omerta, le silence, en particulier à l’intérieur de ce commando, fait que l’on s’est un peu vite précipité pour désigner Yvan Colonna comme le tueur, chose dont il s’est toujours défendu. Il n’a jamais avoué quelque responsabilité que ce soit dans le crime lui-même, c’est-à-dire dans le dans le fait d’être le tireur. Qu’il ait appartenu au commando, ça c’est une autre question. Beaucoup de gens en Corse imaginent encore que ce silence à l’intérieur de ce commando cache une autre vérité, des vengeances internes, parce qu’il y a eu des échanges pendant le procès entre Yvan Colonna et d’autres membres du commando qui étaient lourds d’insinuations. Cette tragédie grecque, je la dissèque jusque dans ses conclusions. Je ne fais pas mienne la thèse de l’erreur judiciaire, mais je dis que si c’est une erreur judiciaire - ce que je n’exclus pas - la cause en est l’omerta. Là, les premiers responsables ne sont pas la République et sa justice, mais les membres du commando qui auraient induit en erreur la justice de la République : ce qui serait la seule explication, pour moi, rationnelle. »
« 3000 ans après Ulysse » de Jean Glavany est publié aux Éditions Edisens.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.