Le crépuscule des héritiers : dans les coulisses de nos grandes entreprises.
LITTÉRATURE
Docteur ès sciences économiques, ancien maître de conférences à l’université Paris-Dauphine, Denys Brunel a exercé comme dirigeant d’entreprise à la tête de grands groupes français tels que Perrier, Suchard-Tobler et Nouvelles Galeries. Dans son dernier livre, fruit de son expérience, Denys Brunel préconise une perspective plus globale sur l’insertion des grandes entreprises à l’ensemble de la société française et prône la reconnaissance du mérite au-delà de la simple filiation. Il explique comment le poids de l’héritage empêche les grandes entreprises de repenser la notion même de réussite en dehors du cadre familial.
Or, « seul ce décloisonnement indispensable au renouvellement de leur management pourra permettre à celles-ci d’appréhender leur avenir sereinement. » En effet, « de très grandes entreprises françaises, occupant une place centrale dans l’économie hexagonale, demeurent régies à leur tête par un pouvoir transmis de manière exclusive et familiale, en somme monarchique ». Les destinées de ces grands groupes, dont l’auteur étudie l’histoire et le fonctionnement actuel, interrogent sur « la viabilité de la succession familiale dans les grandes entreprises françaises, parfois même au point de soulever l‘hypothèse douloureuse de leur dislocation ».
Pour Denys Brunel, « elles disparaissent en raison de l’insuffisant talent de l’héritier ou de la personne désignée par la famille. La gestion des très grands groupes devient très difficile : il faut avoir une vision mondiale, il faut avoir une capacité de comprendre l’évolution des produits, de la concurrence et des fournisseurs... Ce n’est pas à la portée de n’importe qui. C’est comme gagner une médaille d’or aux JO ! D’ailleurs, Warren Buffett demandait si on allait sélectionner pour les JO les fils de ceux qui ont gagné quelques années plus tôt… C’est à peu près pareil. Dans le domaine politique, la royauté, c’était l’héritage politique qui se transmettait de père en fils ou au plus proche de la famille. Cette façon de diriger a été supprimée dans la quasi-totalité des pays du monde, surtout dans les pays développés. Pourquoi le « fils de » serait-il le plus apte à diriger une entreprise, alors que l’on joue avec des brevets, des savoir-faire et des dizaines de milliers d’emplois ? C’est une situation qu’il faut changer. »
On peut prendre deux illustrations dans des entreprises que l’on connaît. Certes, Vincent Bolloré est toujours présent aux affaires, mais son fils Yannick semble très actif, il a des idées, il a une certaine carrure d’entrepreneur. À l’inverse, Arnaud Lagardère est une catastrophe : « Oui, une catastrophe qui est en train de se terminer… On peut être « fils de » et avoir des capacités, il y a quelques exemples. Malheureusement, il y a beaucoup plus de Lagardère que de Bolloré ! »
Face à cela, Denys Brunel préconise une autre forme de transmission des héritages : « Je préconise de taxer beaucoup plus fortement les gros héritages, notamment les actions de l’entreprise, pour supprimer les droits de succession sur les petits et les moyens héritages, ce qui permettrait aux jeunes de se constituer un patrimoine. J’évoque la question de l’héritage pour tous, parce qu’il serait opportun de doter les jeunes - particulièrement ceux qui sont désavantagés - d’un pécule sur la base d’un projet. On pourrait aider un jeune à créer un commerce ou son entreprise pour qu’il puisse mener à bien son projet et cet argent serait pris sur la taxation des très gros héritages. Bien entendu, il y aurait un comité pour apprécier la validité du projet, avec un versement en deux parties, et la deuxième partie serait versée dès le début de la réalisation du projet. Cela permettrait de remédier à la tension épouvantable qu’il y a dans certaines banlieues. Concrètement, je pense que l’on commence à avoir une grosse succession à partir de 10 ou 15 millions d’euros. Ce serait le début de la taxation. Et à partir de 500 millions d’euros, cela deviendrait confiscatoire. Cette taxation permettrait d’aider des jeunes qui ont des projets. À l’inverse, on détaxerait les moyens héritages. »
Est-il nécessaire d'instaurer tout cela, puisque la loi de la nature semble bien faire les choses puisqu’il y a davantage de Lagardère que de Bouygues ou de Bolloré : « La nature est cruelle et brutale et, derrière ces grands groupes, il y a quand même des salariés. C’est de l’humain. Alors, quand le grand groupe est obligé de se vendre en totalité, cela a des conséquences très graves pour les salariés. Il peut y avoir des déplacements de siège à l’étranger et c’est une atteinte à notre patrimoine industriel. C’est extrêmement fâcheux. »
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