Développement (im) personnel.
LITTÉRATURE
Julia de Funès est titulaire d'un doctorat en philosophie et elle a également un DESS en ressources humaines, ce qui l’amène à beaucoup travailler sur la vie des entreprises. Dans son dernier ouvrage, qui sort en livre de poche, elle fustige les impostures inhérentes à une certaine psychologie positive, car les librairies sont envahies de publications qui n’en finissent pas d’exalter l’empire de l’épanouissement personnel. Les coachs, nouveaux vigiles du bien-être, promettent sérénité, réussite et joie. Pour lutter contre la niaiserie facile et démagogique des charlatans du « moi », Julia de Funès les oppose aux grands philosophes qui permettent à chacun de mieux affirmer sa pensée et vivre sa liberté.
Nous avons rencontré Julia de Funès pour évoquer son livre et elle souligne que « la France connaît encore un fort engouement pour les coachs et les spécialistes en développement personnel, alors qu’aux États-Unis on est déjà dans une étape plus critique, bien que le développement personnel vienne pourtant des pays anglo-saxons. Ils sont déjà dans une phase critique, tandis qu’en France, comme nous avons toujours un peu de retard par rapport aux États-Unis, nous sommes dans un engouement fort. La période malheureuse que nous connaissons renforce ce besoin de béquilles existentielles, d’ouvrages de développement personnel et de kits comportementaux. » C’est quelque chose qui se propage parce que « c’est une illusion réconfortante. On ne peut pas résister et je comprends très bien les gens qui vont vers ce type d’ouvrages, parce que le problème de fond c’est l’effondrement progressif des transcendances et des grandes autorités, dont la religion fait partie, mais il y a aussi les idéaux politiques, les valeurs humanistes, le cosmos du temps des Grecs... Tout ce qui donnait un sens à l’existence et à l’individu pour gérer au mieux sa vie. Tout cela s’effondre progressivement. Si l'on regarde l’histoire des hommes, on voit que toutes les grandes autorités ont perdu de leur prestige et de leur aura, ce qui fait que l’individu se retrouve face à lui-même, face aux vertiges du « Sois toi-même, réussis ta vie et trouve un sens à ta vie ». D’où cet engouement pour ces approches très légères et très simples. Quand on lit un livre de développement personnel, on comprend tout, évidemment, c’est tellement simple, et l'on comprend cet engouement pour ce type d’approche qui prétend résoudre de grands problèmes. Mais, ce qui est très gênant, c’est la discordance entre ce que ces approches promettent et les moyens dont elles disposent. Il y a beaucoup d’impostures parce que tous ces sujets sur le bonheur et la confiance en soi sont complexes et on ne peut pas les réduire à une recette comportementale. »
Ce qui dérange, c’est que l’on confie ce qu’il y a de plus important en nous, c’est-à-dire notre cerveau, notre esprit, notre âme, à des gens qui ont une faible formation : « C’est ce qui m’a toujours heurtée. Il ne s’agit pas d’être contre les gens ou les coachs qui font ces métiers, ce sont souvent des gens très bien, mais l’ambition de leur métier devrait justifier une formation très solide. Or, pour l’instant, il n’y a que des diplômes universitaires et des titres certifiés, mais aucune reconnaissance académique d’État. C’est pourtant ce qui valide des formations très rigoureuses. Pour moi, quand on rentre dans le psychisme des gens que l’on prétend conseiller, même si les coachs disent qu’ils ne rentrent pas dans le psychisme des gens, il faut respecter une éthique. Lorsque l'on est dans un état de faiblesse et que l’on va voir quelqu’un, sa parole est d’or. Quand on prétend rentrer dans la vie mentale des gens, il faut quand même une rigueur et une formation des plus solides. »
Paradoxalement, les conseils les plus prudents émanent souvent de gens qui ont une spiritualité très forte, alors que ceux qui s’improvisent coachs incitent souvent la personne à remettre en cause en profondeur sa vie. Par exemple, face à quelqu’un qui se sent mal, le coach en développement personnel va l'orienter vers une rupture de vie très brutale, tandis que le curé va tenter de trouver une alternative plus douce et réaliste, en prenant en compte le parcours réel de l'intéressé : « J’ai voulu écrire ce livre car, en étant auprès de psychologues et de psychiatres, en étant en entreprise également, j’ai vu des gens qui étaient détruits par des approches de coaching et qui finissaient chez le psychiatre ou le psychanalyste. Je me suis dit qu’il était quand même paradoxal que les gens qui prétendent rendre la vie plus heureuse et plus sereine créent parfois l’effet inverse ! Je me suis intéressée à ces techniques qui culpabilisent souvent l’individu qui se dit qu’il a tout à sa disposition : il y a des coachs en séduction, en nutrition, en prise de parole... Et pourtant, il n’y arrive pas… Il y a une culpabilisation inhérente au développement de ces pratiques. Effectivement, il y a beaucoup de gens qui vont très mal après avoir consulté des coachs en développement personnel. Sur les hommes et les femmes de spiritualité, évidemment, la religion a fait beaucoup de désastres, il ne s’agit pas de nier cela. Néanmoins, les hommes de religion ont une culture théorique beaucoup plus solide que les coachs dont on parle. Quand on étudie la Bible, le Coran ou l’histoire des religions, c’est autrement plus riche et plus solide en réflexion humaine que les approches que nous évoquons. »
Finalement, cette situation n’est-ce pas aussi la conséquence de l'obsession de l’égalitarisme ? Julia de Funès partage cette réflexion : « Notre idéologie égalitariste est une dérive démocratique, puisque la démocratie c’est l’égalité, mais la dérive c’est l’égalitarisme. On ne veut plus de différences et les différences sont perçues comme des injustices absolues. Or, il y a des différences qui sont justes. Si je paye plus d’impôts que mon voisin, c’est une différence, mais cela s’appelle l’équité. Aujourd’hui, il y a un amalgame entre différences et injustices, et entre inégalités et injustices. Sur le problème des coachs, la question sous-jacente est : pourquoi vaudrais-je moins qu’un psychiatre ? Souvent, le profil des coachs, ce sont des gens de 40 ou de 50 ans qui ne se plaisent plus dans leur métier et qui trouvent cette issue de secours très attrayante parce qu’il n’y a pas de diplômes compliqués. Il y a un sentiment de supériorité qui se crée très vite dès lors que l’on prétend aider les gens. Donc, il y a une sorte de satisfaction narcissique qui explique cet engouement fort pour ce type de reconversion professionnelle. On ne recommence pas un métier en bas de l’échelle comme si l'on voulait devenir boulanger… Dans ce cadre, on aide immédiatement l’autre, donc on est supérieur à l’autre et c’est finalement très attrayant. Dans toutes ces reconversions, ce sont des gens qui, plus jeunes, ont voulu être psychologues, psychiatres ou psychanalystes. Et tout d’un coup, ils ont la possibilité d’aider psychologiquement les gens, sans diplôme et avec un salaire bien plus intéressant qu’un pauvre interne en médecine qui commence avec un salaire de misère après dix ans d’études... Vous avez raison : à l’origine, c’est une sorte de prétention égalitariste, on va faire comme des gens qui ont fait dix ou quinze ans d’études… Il y a aussi l’envie de ne pas faire d’efforts avec des formations longues et compliquées… »
Concrètement, « les approches de développement personnel jouent sur ce que Freud appelait le narcissisme de la petite différence. Vous avez des problèmes, vous êtes comme tout le monde, mais vous avez une petite différence en plus... Et cela marche avec tout le monde ! Si je vous dis que vous êtes comme tout le monde mais que vous avez quelque chose en plus que personne n’a jusqu’à présent remarqué, cela va vous faire fondre, parce que tout le monde marche à ce narcissisme de la petite différence. Freud avait déjà cartographié les attentes sur lesquelles les gens étaient plus sensibles. Il y a des attentes de réparation : vous avez raté une partie de votre vie professionnelle et, maintenant, vous allez retrouver une nouvelle validité professionnelle… Il y a aussi les fantasmes de séduction : si vous regardez un grand danseur, comme Patrick Dupond - qui vient malheureusement de nous quitter - vous vous dites que vous auriez pu être aussi un grand danseur... Ce sont tous les fantasmes de séduction. Enfin, il y a les attentes de possession : c’est-à-dire que l’on va reprendre sa vie en main. On ne va plus être un bon petit soldat qui obéit aux injonctions sociales, culturelles ou éducatives, on va devenir le maître de sa vie... Cela marche à tous les coups. Ces approches appuient à chaque fois sur ces typologies d’attente existentielle qui sont communes à l’humanité. »
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