Les tyrannies de l’épidémie.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Christophe Barbier est journaliste politique. Ancien élève de l’École normale supérieure, il a été directeur de la rédaction de L’Express et il est actuellement éditorialiste politique pour BFMTV. Christophe Barbier est, par ailleurs, comédien et critique dramatique. Dans son dernier livre, il dénonce les excès de la stratégie sanitaire : « Nous avons préféré la sécurité des vieux à l’avenir des jeunes. Humanisme ou aveuglement, cet arbitrage aux apparences altruistes dissimule la dictature d’une génération dorée, celle des « baby-boomers ». L’épidémie cache aussi une guerre des générations. Face à toutes ces petites tyrannies, nous ne nous sommes pas révoltés, nous n’avons presque pas résisté, nous avons à peine râlé. Le moment est donc venu de réfléchir. »

Ce livre est plein de bon sens, suprenant, car, pour beaucoup de Français, il apparaît comme un journaliste de l’establishment, c’est-à-dire proche du pouvoir. Or, son livre révèle une pensée bien différente que l’on ne perçoit pas toujours via les médias institutionnels. Christophe Barbier réagit à cette réflexion : « Dans tous les domaines, il y a le risque que le bruit ambiant et dominant produise une pensée unique. Il faut toujours s’interroger sur le pourquoi de nos convictions. Est-ce nos convictions, ou est-ce la répétition de ce que l’on entend autour de soi ? Cela ne veut pas dire que la pensée unique ait toujours tort : parfois, il y a un sujet qui fait consensus et c’est bon pour l’intérêt collectif. Parfois, il faut douter. Pas forcément parce que l’on a raison - on ne saura que dans quelques années si l'on avait raison - mais en faisant ce travail du doute, on oblige la partie adverse à durcir ses arguments, à muscler sa démonstration et à ne pas nous entraîner sur la foi d’évidences mais sur la foi d’arguments. Pour cette épidémie, personne ne conteste que dans l’urgence, au mois de mars dernier, il fallait tout faire pour sauver des vies. Si l'on n’avait rien fait, on aurait eu 300 000 morts. Il faut, bien entendu, se congratuler d’avoir eu le réflexe d’arrêter l’économie pour sauver des vies. Maintenant, il faut avoir la lucidité de dire que cela a un coût élevé et il faut avoir le courage de dire que ce qui était inévitable au mois de mars 2020 est sans doute à éviter maintenant, parce que les priorités ne sont plus les mêmes. En tous cas, la priorité économique a largement rattrapé la priorité épidémique. »

Il nous amène à réfléchir sur ce discours que l’on entend de plus en plus : on gâche nos vies pour sauver des vies… Christophe Barbier explique que « pour sauver des vies, on raisonne à court terme : évidemment, personne n’a envie de mourir et personne n’a envie de voir mourir ses proches ou des dizaines de milliers de gens. Mais ce raisonnement à court terme nous rend aveugles sur un raisonnement à long terme, puisque nous condamnons à mort peut-être plus de monde encore. Je pense à tous ceux qui avaient rendez-vous à l’hôpital pour une opération importante et qui n’ont pas pu la faire à cause de l’engorgement du Covid. Ils vont mourir peut-être dans quelques années d’une maladie qui n’aura pas été détectée ou pas été soignée à temps. Je pense à tous les jeunes qui, dans dix ou vingt ans, seront peut-être dans un état de pauvreté ou n’auront pas fait la carrière qu’ils auraient pu faire, parce que l’on aura ruiné l’économie pour sauver des vies. Certes, ce n’est pas pour cela qu’il fallait laisser mourir les gens, il ne faut pas renverser la chose, mais il faut être conscient du coût à moyen et long terme de notre réflexe à court terme. Il faut maintenant se concentrer sur les efforts qu’il va falloir fournir pour que la rançon des vies sauvées ne soit pas trop élevée. » Il aborde également la tyrannie de l’information permanente, avec ces chaînes en continu qui tétanisent notre pays : « Les chaînes d’information, en général, c’est pour parler des trains qui déraillent et pas des trains qui arrivent à l’heure. Mais quand il n’y a plus que des trains qui déraillent, cela devient une machine à fabriquer de l’angoisse et il y a eu en effet une fonction anxiogène des médias. Sans doute faudra-t-il avoir un regard, plus tard, un peu critique sur ce que nous avons tous fait. Pas tellement sur la manière dont a été traitée l’épidémie, c’était quand même une catastrophe, mais sur l’ampleur que l’on a donnée au sujet puisqu’il n’y avait plus que cela dans les journaux, à la radio et sur les chaînes d’info. Ce sujet Covid avait effacé tous les autres sujets. Qui s’est rendu compte qu’il y avait une guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ? Qui a suivi de près les grands mouvements géopolitiques de la planète ? Nous étions tous à 100 % happés par l’obsession Covid, parce que nous avions peur pour nous et on se fichait un peu de ce qui se passait à l’autre bout du monde. Au-delà de cette machine anxiogène des médias, je pointe aussi la responsabilité de l’administration. Tous les soirs, Jérôme Salomon venait donner des chiffres toujours plus calamiteux sur l’épidémie à travers le monde. L’angoisse a été organisée par l’administration et le pouvoir politique pour que les gens se tiennent à carreaux. Et cela a marché ! On est resté tranquille pendant le confinement et on a été discipliné, parce que la litanie des chiffres et de la réalité hospitalière avait réussi à nous terroriser. À aucun moment on ne pouvait lever le doigt pour dire : il faudrait peut-être penser à l’avenir, aux études des jeunes, aux emplois de demain… On n’avait pas le droit de penser plus loin que les chiffres donnés chaque soir par Jérôme Salomon. »

Il évoque également le populisme, pas simplement ce que l’on appelle la tyrannie brune ou rouge, mais aussi la verte : « Leur ordonnance pour guérir la planète ressemble à une liste d’interdits à l’inventaire déprimant de tous les plaisirs qu’il faut rayer de l’existence ». Cette idéologie verte n'est-elle pas la forme du populisme le plus dangereux, avec des bons sentiments ? Tout le monde y semble favorable, sans se soucier vraiment que cela va entraîner une baisse considérable de notre niveau de vie : « C’est un vrai risque. Tous les populistes ont voulu profiter de l’épidémie pour dire qu’ils avaient raison. Certains pour dire que c’est la mondialisation qui est responsable de l’épidémie, d'autres pour dire que c’est le capitalisme, et d’autres pour dire que c’est l’Europe... Rien de tout cela n’a été vérifié. Les populistes ont eu le bec dans l’eau parce que, pour la mondialisation, cela a été aussi la mondialisation du vaccin qui a permis à plusieurs chercheurs, de plusieurs nations, de travailler vite. Et, aujourd’hui, toute la planète a des vaccins à sa disposition. Ensuite, l’Europe a permis cet endettement commun pour lutter contre la crise économique et l’achat en commun des vaccins pour garantir l’égalité sur le territoire européen. Ces populistes ont été mis en échec. Le populisme vert a été un peu plus subtil : il a dit que l’on a découpé des forêts, que l’on a rapproché l’homme de l’animal, donc nous avons été punis et il faut que le monde d’après ne soit pas comme le monde d’avant. Comme, en plus, on le sait tous, il y a le risque climatique, ils nous ont donné l’impression qu’ils visaient juste. En effet, cette épidémie était la preuve que l’humanité avait vécu en surrégime. Ce n’est pas faux, c’est vrai que la mondialisation a connu des excès. Si le remède est de baisser en niveau de vie, de faire de la décroissance, de s’appauvrir et de retourner aux âges anciens, on n’aura rien gagné puisqu’il y aura beaucoup plus d’épidémies et nous n’aurons plus l’avantage du confort et de la modernité. Il faut donc vraiment rester sourd à cet aspect-là de l’idéologie verte. Mais il y a quand même dans la contestation verte du modèle actuel des choses de bon sens. D’ailleurs, les gens changent leurs habitudes à grande vitesse et la crise économique va permettre d’aller encore plus vite vers le moteur à hydrogène et d’autres solutions non polluantes. » Christophe Barbier ajoute : « Il faut refuser ce qui va avec ! Notamment, la repentance, se repentir d'être consommateur, se repentir d’être des Occidentaux, se repentir d’avoir pris l’avion pour aller en vacances… Il faut combattre cela, parce que c’est très souvent accompagné d’idéologies très contestables de retour à la nature et de retour aux identités qui sont très funestes. Il y a ce risque de populisme vert, mais je constate que les citoyens européens, notamment les Français, sont très lucides et, au moment de voter, ils ne se laissent pas du tout abuser par ces grands prêtres de la décroissance. Les Français savent qu’il faudra peut-être vivre avec plus de parcimonie, mais pas avec moins de progrès, parce que c’est le progrès qui permet de sauver des vies et d’améliorer la vie des vivants. »

Autre surprise de l’ouvrage, dans ce livre, il mentionne des intellectuels comme Chantal Delsol ou Robert Redeker, qui ne sont pas invités par les médias institutionnels : « L’avantage de ce premier confinement, c’est que cela nous a laissé le temps de penser. C’est vrai qu’il y a une pensée de gauche qui est allé vers le monde d’après, sur les changements de nos modes de production, un peu idéaliste, et puis il y a eu une pensée de droite qui a été de critiquer cette peur de la mort. Philosopher, c’est apprendre à mourir, pour citer Montaigne. Ces penseurs dits de droite, parfois un peu réactionnaires, ont fait preuve d’un courage un peu mousquetaire. Ils ont tranché dans le vif. » Christophe Barbier signe un livre courageux et surprenant qui tranche avec le « sanitairement correct » ambiant.

« Les tyrannies de l’épidémie » de Christophe Barbier est publié aux Éditions Fayard.

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