Pourquoi Viktor Orbán joue et gagne.
LITTÉRATURE
Thibaud Gibelin habite à Budapest. Diplômé d’histoire et de sciences politiques, il prépare actuellement sa thèse de doctorat. Un vent de fronde souffle sur l’Europe centrale, où Viktor Orbán dessine depuis dix ans une alternative politique qui inquiète l’Europe de l’Ouest. Premier ministre de Hongrie une première fois de 1998 à 2002, son retour en 2010 marque un véritable tournant européen. En une décennie d’exercice continu du pouvoir, Viktor Orbán a fait exploser tous les clivages : avocat de l’unité européenne, mais bête noire de Bruxelles ; à la fois démocrate et illibéral ; rigoureux en économie, mais opposé au libre-échange global ; défenseur de l’Occident chrétien et diplomate empressé auprès de la Chine, la Turquie et la Russie… Thibaud Gibelin retrace l’histoire du groupe de Visegrád - la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la Tchéquie - pour nous permettre de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui en Europe centrale et d'éclairer la personnalité d’un chef d’État figurant parmi les plus décriés et certainement les plus expérimentés du continent.
L’auteur estime que « l’opinion française est assez sévère à l’égard de Viktor Orbán et c’est d’ailleurs le point de départ de ce livre. J’ai vécu et étudié en Hongrie, notamment en 2018, quand il a été reconduit une nouvelle fois la tête du pays avec un remarquable plébiscite démocratique et deux tiers des sièges. Comment un personnage aussi décrié en Occident peut-il être une figure politique majeure en Europe centrale ? D’abord, il faut comprendre qu’il est entré en politique au temps de l’URSS. C’était un jeune étudiant en droit. Il était dissident et il a eu plusieurs occasions de se faire remarquer de façon défavorable aux yeux des autorités socialistes, notamment en faisant un discours très important, en juin 1989, pour demander le départ de l’Armée rouge. Ce discours a engendré le craquement du rideau de fer quelques semaines plus tard, bien avant la chute du Mur de Berlin, et il a été élu au parlement hongrois en 1990 lors des premières élections libres. Il est à la tête du parti qu’il a créé en 1988, Fidesz, et, depuis plus de trente ans, il conduit une carrière politique très clivante. Il a longtemps été dans l’opposition et, quand il a été au pouvoir, c’était pour se faire remarquer en Occident, mais aussi en Europe centrale. »
Il faut aussi retenir, de cet ouvrage, que cette Europe centrale, que l’on connaît mal, représente vraiment un bloc à part en Europe, entre le Caucase et l’Europe occidentale : « Vous avez une vraie frontière historique entre l’Europe carolingienne, celle qui autour de l’an 800 a été unie politiquement, et puis une autre Europe qui a été acquise au catholicisme plus tard, autour de l’an 1000, pour les Hongrois, les Polonais et les Tchèques. C’est une région qui n’est pas orthodoxe, qui est étrangère au monde russe et qui est décalée par rapport au reste de l’Occident. C’est ce que l’on appelle l’Europe médiane et elle a cultivé au cours de son histoire, souvent tragique, un vrai particularisme. Ces pays ont connu l’impérialisme du Saint Empire romain germanique, ou de l’Empire ottoman pour les Hongrois, mais aussi le partage de la Pologne entre la Prusse et la Russie. Cette Europe est très proche de nous, mais elle nous est aussi un peu étrangère, parce qu’elle a connu une histoire très compliquée. Les nations auraient même pu disparaître à un moment où la France, l’Angleterre et l’Espagne connaissaient une extension sur le plan international, avec la colonisation, phénomène tout à fait étranger aux pays d’Europe centrale. »
Cette conversation permet de comprendre que la géopolitique est toujours complexe puisque, alors qu’il y a eu cette occupation de l’Empire ottoman en Hongrie, on a constaté dans l’actualité récente que celle-ci était du côté de l’Azerbaïdjan lors de l’affaire du Karabagh… Pour Thibaud Gibelin : « Il est très intéressant d’évoquer cette circonstance sur le plan de la légalité internationale. Effectivement, le Karabagh appartient à l’Azerbaïdjan. Donc, la diplomatie hongroise a simplement reconnu l’appartenance de cette enclave peuplée d’Arméniens à l’Azerbaïdjan. C’est purement un conflit de territoire. Évidemment, la Hongrie était incapable de peser dans la balance, mais l’intérêt pour la Hongrie de se situer politiquement était stratégique. En étant le seul pays à reconnaître vraiment les droits de l’Azerbaïdjan dans cette affaire, elle a pu cultiver un partenariat stratégique avec tout cet univers, y compris les Turcs. L’objectif était d’être en parfaite intelligence avec ces pays qui sont sur la route de la soie et qui ont un avenir tout à fait certain. Voilà pourquoi la Hongrie a pris cette position, tout en étant isolée sur le plan européen, mais cela leur réserve de nombreuses facilités diplomatiques. »
Viktor Orbán est donc à la tête de ce pôle central en Europe. Sur le plan économique, tous les pays du groupe de Visegrád se portent plutôt bien : « Ces pays reviennent de loin. On peut citer le cas de la République tchèque : en 1920, la Tchécoslovaquie émerge du démembrement austro-hongrois, c’est la dixième puissance industrielle au monde et, en 1990, c’est la quarantième puissance industrielle au monde. Sous la période soviétique, la collectivisation a été très préjudiciable à la santé économique de ces pays et il y a eu un deuxième désastre, la fin de l’Europe socialiste, puisque ces pays ont été démantelés sur le plan économique. Leur économie a été démantelée pour être associée à l’industrie allemande principalement. Donc, une fois dans l’Union européenne, avec une main-d’œuvre bien moins chère, mais formée et disciplinée, et une corruption quasiment inexistante, ces pays ont pu faire valoir leurs atouts, notamment sur le plan de la production industrielle. En termes de taux de chômage, ces pays sont parmi les plus bas d’Europe et ils connaissent la croissance industrielle la plus forte d’Europe. En termes d’endettement, ils sont aussi les mieux situés en Europe. Ces pays ont pu acquérir un poids politique et c’est quelque chose qui est tout à fait déterminant pour expliquer les victoires diplomatiques de Viktor Orbán. »
Dans ce monde très libéral, avec l’extension du pouvoir des multinationales, lorsque l'on analyse la philosophie politique et économique de ces pays, cela rappelle finalement un modèle assez gaulliste : « L’analogie est intéressante. On ne peut pas mettre tous ces pays à la même enseigne - je pense à la Slovaquie, qui a rejoint la zone euro - mais, pour le cas hongrois, quand Viktor Orbán arrive au pouvoir en 2010, le pays est ruiné. Sous le gouvernement social-libéral, la Hongrie s’était effondrée, au point de devoir prendre un prêt auprès du FMI. Mais Viktor Orbán va taxer les multinationales et mettre le pays au travail, avec des conditions assez rigoureuses mais efficaces. Ce qu’il y a de commun avec le gaullisme, c’est que l’économie est mise au service de l’indépendance politique et de la grandeur politique, et c’est quelque chose que la Hongrie fait à contre-courant du traité de Lisbonne. C’est quelque chose de très intéressant pour tous les pays d’Europe. »
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