La société de vigilance. Auto-surveillance, délation et haines sécuritaires.
LITTÉRATURE
Vanessa Codaccioni est historienne, politologue, maître de conférences HDR en sciences politiques à l’université Paris-8 et membre du laboratoire CRESPPA-CSU. Elle est spécialiste de la justice pénale, de la criminalité politique et terroriste, et de la répression. Prolongeant ses travaux sur la répression, Vanessa Codaccioni montre comment de nombreux dispositifs tendent à utiliser les populations à des fins sécuritaires, à impulser des comportements policiers, espions ou guerriers en leur sein et à institutionnaliser la surveillance mutuelle et la délation.
Ces injonctions récurrentes visent à obtenir l’obéissance citoyenne et à légitimer la répression. Partout dans le monde, les populations sont incitées à se mobiliser pour assurer leur propre sécurité et celle de leur pays. Partout, les appels à la vigilance et à la responsabilité individuelle se multiplient, tandis que les États s’appuient de plus en plus sur les citoyens pour surveiller, réprimer et punir.
En France, la délation a toujours été très mal vue, en étant associée à la collaboration. On nous a enseigné que dénoncer était quelque chose qui ne se faisait pas. Pourtant, lors du confinement, on a vu des gens balancer leurs voisins parce qu’ils sortaient deux fois dans la journée... Ce tabou est-il tombé ?
Vanessa Codaccioni explique l’origine de sa démarche : « J’ai commencé à travailler sur ce thème, parce que c’est aussi le bilan de mes travaux sur la répression. Il me manquait un pan de la répression, qui était les appels constants des autorités incitant les citoyens et les citoyennes à participer à la répression et aux chasses aux sorcières. Dans ce cadre, la délation tient une place extrêmement importante. Vous avez raison, pendant un certain temps, l’histoire de Vichy a servi de frein à la dénonciation en France. C’était une pratique très mal vue, qui était très peu utilisée jusqu’à il y a quelques années, contrairement aux États-Unis, où il y a une très longue tradition de dénonciation qui remonte à la période du Far West et qui a été très institutionnalisée dès le milieu des années 80 à propos de la lutte contre le terrorisme, puisque l’on a donné beaucoup d’argent pour permettre d’arrêter certains présumés terroristes. Aujourd’hui, il y a un appel constant à la délation. Dernièrement, la police d’Antibes a appelé la population à dénoncer toutes les personnes qui ne respecteraient pas le confinement. C’est exactement la même chose que l’on retrouve en Italie ou en Angleterre, avec des applications mobiles afin que les citoyens puissent directement envoyer à la police tous les renseignements nécessaires pour dénoncer les personnes qui ne respecteraient pas le couvre-feu ou le confinement. On appelle de plus en plus la population à se méfier, à surveiller l’autre, à regarder des comportements suspects, ou à regarder des pratiques qui seraient considérées comme anormales ou déviantes. C’est une rupture. »
En lisant son livre, chacun peut s’interroger sur ce qu’il pourrait dénoncer, ou non. Imaginons une dame âgée qui se fait voler son sac à main, il est logique de désigner son agresseur : « C’est la différence que je fais entre alerter, dire ce qui s’est passé, donc protéger des personnes qui ont été victimes de violences - c’est presque de l’assistance à personne en danger - et puis dénoncer par lettre ou par Internet des personnes que l’on ne connaît pas, ou parfois des personnes dont on veut se venger. J’essaie de montrer aussi que les informations ne riment à rien. Des chercheurs aux États-Unis ont travaillé sur les signalements donnés au FBI et il y avait une dénonciation pour quelqu’un qui regardait un bâtiment en prenant des photos, ou qui parlait nerveusement au téléphone... Bref, tout cela ne sert à rien... Ou des dénonciations malveillantes. On a vu énormément de dénonciations malveillantes au moment de l’état d’urgence, où des centaines de personnes ont été dénoncées pour apologie du terrorisme, par un ex-conjoint, un voisin ou un collègue de travail. Il y a énormément de fausses dénonciations dans la société. »
Son livre est intéressant parce qu’il nous permet d’aborder l’actualité puisque ce phénomène est encouragé par les sociétés privées, comme les GAFA, qui demandent souvent aux internautes de signaler de mauvais contenus. Par exemple, sur la question des contenus racistes, l'internaute moyen n’a pas la compétence d’un juge pour décréter ce qu’est un contenu raciste.
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