Président cambrioleur.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

C’est incontestablement le meilleur ouvrage politique du moment. Corinne Lhaïk, journaliste à L’Opinion, vient de publier « Président cambrioleur » aux éditions Fayard. Emmanuel Macron se plaint souvent de ne pas être compris :« Les Français ne savent pas qui je suis. » Ce livre est une enquête critique au cœur de sa personnalité, de son parcours et de sa manière de gouverner. Son goût de la séduction jette un doute sur son authenticité. Macron prend la couleur du bain où il est plongé, il est l’homme de sincérités successives et contradictoires à force d’être multiples : quand est-il vrai ? À la fois récit de l’intérieur, biographie, portrait, cet ouvrage raconte le président. Il approche de près la réalité d’un homme qui verrouille son intimité.

Finalement, après avoir lu son livre, ceux qui aiment Emmanuel Macron ne vont pas vraiment trouver de motifs de déception, tandis que ceux qui ne l’apprécient pas ne seront guère surpris non plus… Corinne Lhaïk partage cette opinion : « Je suis assez d’accord avec votre analyse. Mon objectif n’était pas de faire bouger les lignes et d’influencer qui que ce soit. Chacun a son opinion sur Emmanuel Macron. Ma position de journaliste me permet d’accéder à certaines personnes et à certaines informations. Je veux donner à voir Emmanuel Macron qui est un personnage extrêmement composite, avec de nombreuses facettes. Je suis allée investiguer du côté de chacune de ces facettes et cela donne un personnage très composite, où chacun peut retrouver le Macron qu’il aime et le Macron qu’il déteste. Un Macron parfois sympathique, parfois même affectueux avec les gens, ou un Macron détestable et méprisant. Un Macron de gauche et un Macron de droite. Toutes les facettes du personnage sont là et je me suis rendu compte qu’il fallait assumer ces contradictions et les décrire comme telles. »

Le titre du livre, « Président cambrioleur », résume sa philosophie : il pique des hommes et il emprunte des idées un peu partout, les cambrioleurs ne laissent pas d’adresse, et il est expert en détection des passions. C’est simplement quelqu'un qui s’intéresse à ceux qui peuvent lui être utiles : « Cambrioleur, parce qu’il est entré par effraction dans la vie politique. Et il continue ses cambriolages, puisqu’il va marcher sur les plates-bandes des autres. Tous les hommes politiques font cela. C’est ce que l’on appelle la triangulation. Mais, chez lui, c’est un système et il en fait son étiquette et sa raison d’être. Dernier cambriolage en date : il va picorer sur le terrain des écologistes avec l’annonce de ce référendum. Auparavant, il avait été sur le terrain de la droite, avec son projet de loi sur le séparatisme. Il évolue en fonction des intérêts du moment et il a effectué toute sa carrière de cette manière. Il a beaucoup navigué au sein de la gauche, parce qu’il vient de la gauche, et il va piquer les hommes. Sa technique de séduction est assez impressionnante. Elle est d’abord très physique. Cela repose sur le regard, avec un regard bleu transparent, c’est un regard immobile qui vous perce et qui vous séduit. Après, c’est le tactile. Il vous prend avec la main, le bras, ou l’épaule, plus avec les hommes qu’avec les femmes, parce qu’il sait qu’il faut faire attention avec les femmes. En plus, c’est sa nature profonde, il n’est pas du genre à dévisser la tête dès qu’il y a une femme qui passe. Après, il écoute beaucoup, il enregistre et il est capable, après avoir vu une seule fois une personne, de lui rappeler une conversation datant d’il y a six ans. Une fois qu’il a écouté, il cherche à convaincre. Il veut convaincre. Il aime bien un peu de résistance, parce qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Mais il veut quand même avoir le dessus. Quand il voit que des gens font de la résistance, il abandonne à partir d’un moment, lorsqu’il sent que le terrain ne va pas mordre. Il ne rejette jamais les gens, mais il distancie la relation. Il ne rompt jamais, car s’il sent qu’il a besoin de la personne, il va la rechercher. Quand il perçoit que l’autre est trop confiné dans son coin, il va le rechercher, car il n’aime pas les conflits personnels. Autant il aime les affrontements idéologiques, autant il déteste les conflits interpersonnels. Quand il sent que ça ne va pas bien, il envoie un SMS… Les propos sont parfois exacerbés. Par exemple, avec Jean-François Copé, il n’a pas une relation très personnelle. Ils se sont vus deux ou trois fois, mais il lui envoie SMS en lui disant : « Tu me manques ». Généralement, on ne dit pas cela à quelqu’un que l’on connaît à peine. Au moment de la campagne présidentielle, il avait 6000 noms dans son répertoire téléphonique. Maintenant, il en a plus et il essaye de maintenir les contacts. Quand ce n’est pas possible, c’est Brigitte qui se charge d’être son ambassadeur spécial. »

Cette manière de fonctionner rappelle le comportement de certains députés qui labourent leurs circonscriptions depuis des décennies, de grands chefs d’entreprise, ou même d’artistes : « Chez lui, c’est à un stade très élevé et il a une méthode de séduction qui n’est pas celle de l’homme politique classique. Olivier Dussopt, ministre du Budget aujourd’hui, me dit que les hommes politiques, quand ils passent devant une file de gens, serrent la main du premier en regardant déjà la personne d’après, ils ne restent pas vraiment pleinement acquis à la personne. Lui, il a vraiment cette capacité de concentration, d’ignorer tout ce qui existe, en donnant à la personne le sentiment qu’il est seul au monde avec elle à ce moment-là et que plus rien d'autre ne compte. Dans la politique classique du serrage de main, il y a quelque chose d’un peu systématique et qui ne prête pas à conséquence, alors que lui donne le sentiment que cela prête à conséquence. En plus, il pratique cela a une très large échelle. » explique Corinne Lhaïk.

Pourtant, certains critiques concluent qu'en fait il n’aime pas vraiment les gens et vous écrivez qu’il a les gestes de l’amitié sans y mettre les tripes. Pourtant, pour essayer de comprendre le personnage, on sait que c’est quelque chose de très fréquent dans le milieu du show-business : ainsi, en tournée, on partage du temps avec l’artiste, on a l’impression d’être des amis, et puis, lorsque chacun retourne à ses préoccupations, on se perd de vue… On peut être ponctuellement sincère vis-à-vis des autres, mais on est tellement pris dans un tourbillon que l’on est obligé de gérer les amitiés en fonction des priorités : « Il y a un peu de ça chez Emmanuel Macron. Dans la chaleur de la campagne, il va voir beaucoup de gens. Il va créer des liens avec eux, il va vivre des moments très forts et, après, les liens peuvent se distendre. C’est vrai qu’il a été élu président de la République et qu’il ne peut pas tout faire. Il ne peut pas entretenir ce cheptel de 6000 personnes sur un pied d’égalité. Mais, quand il veut, quand quelqu’un l’intéresse, il est capable de lui consacrer beaucoup de temps. Prenons l’exemple de Philippe de Villiers : il est capable de passer trois heures à dîner avec lui, parce que c’est un personnage drôle, érudit et séduisant. Il a certainement beaucoup de défauts, mais il a de grandes qualités intellectuelles et c’est un convive très agréable. Il est quand même assez sélectif nonobstant le phénomène que vous signalez et qui existe bel et bien. » Emmanuel Macron dit à Philippe de Villiers : « Ce qui nous sépare est beaucoup moins fort que ce qui nous lie». François Mitterrand aurait pu prononcer la même phrase… Idem, lorsque vous évoquez un moment de connivence entre Emmanuel Macron, Brigitte Macron et des journalistes de Valeurs Actuelles. C’est aussi très mitterrandien que de fréquenter le diable : « Sur le plan de la pratique, cela y ressemble beaucoup, mais sur le plan du parcours personnel, François Mitterrand a fait le parcours inverse de Macron, puisque c’est quelqu’un qui est parti de la droite pour aller vers la gauche, un peu par opportunisme politique. Emmanuel Macron est parti de la gauche pour aller vers la droite. Mitterrand est un homme qui a vécu la guerre, qui a eu un passé trouble, avec des amitiés très critiquées, alors qu’Emmanuel Macron aime bien la fréquentation des mauvais garçons, parce qu’il aime bien les gens qui ont des vies qui sortent de l’ordinaire : soit parce qu’ils ont des vies brisées, soit parce qu’ils ont échappé à leur destin, soit parce qu’ils sentent un peu le soufre... Mais il reste quand même droit dans ses convictions. Avec quelqu’un comme Philippe de Villiers, il va chercher dans l’imaginaire de la France éternelle et de Jeanne d’Arc, il cultive cela, mais sur des sujets comme l’immigration ou le traitement de l’islam politique, il reste quand même sur ses convictions, qui viennent d’un logiciel de gauche, ce qui explique une certaine problématique sur ce sujet. Sa majorité reste d’ailleurs à gauche sur ces sujets. Emmanuel Macron vient d’une gauche sociale libérale, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec Mélenchon… »

Curieusement, le nom qui revient le plus dans ses références, c’est celui de Jean-Pierre Chevènement : « Oui, à la faveur de la crise, c’est le nom qu’il a le plus réactivé, puisque cette crise fait ressentir un besoin de protection, de la nécessité de retrouver l’indépendance. Il y a aussi la question de la souveraineté du pays et des frontières. Et il est allé trouver la réponse chez Jean-Pierre Chevènement, qui offre un profil tout à fait présentable dans ce registre, puisqu’il n’est pas de droite. Mais son logiciel économique vient plutôt d’une gauche rocardienne. » D’ailleurs, certains observateurs ont été surpris qu’immédiatement après son élection il accueille Donald Trump à Paris, alors qu'il s'agissait quand même de quelqu’un d’infréquentable pour son camp... De la même manière, au moment de la guerre dans le Haut-Karabakh, Emmanuel Macron a eu une position très chevènementiste en expliquant qu’il fallait respecter la souveraineté de l’Azerbaïdjan, en étant à l’inverse du discours de nombreux leaders de droite et de gauche. Finalement, à travers ces deux exemples, on retrouve exactement la démarche de Jean-Pierre Chevènement… Réponse de Corinne Lhaïk : « Je suis assez d’accord avec votre analyse. Il emprunte aussi beaucoup à Chevènement sur nos liens avec la Russie, il est très attaché à l’idée de souveraineté politique, même s’il pense que, concernant la France, notre souveraineté doit s’exercer au niveau de l’Europe. Mais il est très soucieux du respect des frontières et des peuples, et c’est dans la ligne de Jean-Pierre Chevènement. »

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