Effacer les dettes publiques. C’est possible et c’est nécessaire.
LITTÉRATURE
Hubert Rodarie, ingénieur diplômé de l’École Centrale de Paris et de l’Institut d’Études Politiques de Paris, est actuellement le président de l’Association française des investisseurs institutionnels. Il milite pour la suppression des dettes publiques car il estime que depuis 2008, les politiques économiques sont impuissantes à rétablir une croissance durable.
Il nous explique sa position et les raisons pour lesquelles l’effacement de la dette publique permettrait de sortir de la crise : « C’est l’expression d’une conviction qui n’est pas le fruit d’un mouvement d’humeur ou d’un sentiment de révolte face à des situations douloureuses, mais c’est effectivement le fruit d’un travail intellectuel et professionnel de près de trente ans qui m’a amené à me pencher sur le sujet monétaire. C’est la conviction d’un spécialiste et d’un expert. Alors, pourquoi effacer les dettes publiques ? Pour répondre à cette question, il faut s’éloigner d’un certain nombre de conceptions qui sont à la fois issues du passé et issues d’un apprentissage que l’on a fait depuis une quarantaine d’années, qui n’étaient pas nécessairement l’expression parfaite de la réalité. Mais ces conceptions ont permis de justifier les modalités avec lesquelles les autorités politiques et économiques ont géré ce que l’on appelle une monnaie fiduciaire. Quand on parle argent, on pense à quelque chose qui a un support physique et cela a été très longtemps le cas, d’ailleurs, jusqu’au début des années 1970, où le lien avec l’étalon or a été supprimé. Depuis, la monnaie est devenue quelque chose qui se crée à partir de rien et qui n’a pas de contrepartie autre que la confiance de ses utilisateurs, c’est une monnaie fiduciaire (fides : confiance en latin). C’est ce qui permet de dire que la monnaie est de même nature que le crédit. Tous les deux reposent sur la confiance : confiance du détenteur de monnaie et confiance du créancier dans son débiteur. Cette nature de la monnaie fiduciaire qui l’apparente à un crédit, et non plus à une matière première que l’on stocke et que l’on échange, lui donne un certain nombre de facilités et de contraintes. Tout cela existe dans un cadre global où l’on s’est donc donné des règles de gestion qui sont justifiées par un certain nombre de conceptions sur la monnaie et l’emprunt public. Ainsi, c’est donc un schéma intellectuel et pratique qui fonde une légitimité à agir, et à établir des règles de gestion, notamment sur la création de monnaie par les banques. Pour trouver une solution à une situation économique qui est objectivement bloquée, notre diagnostic est qu’il est essentiel de renouveler son regard sur la nature du sujet. Aujourd’hui, le blocage est total. Si vous écoutez la radio ou la télévision, vous êtes coincé entre deux solutions que préconisent les intervenants. La première solution proposée, c’est l’inflation, qui résoudrait l’endettement qui enfle, or la crise provoquée par la Covid n’a fait qu’accélérer une tendance bien établie. En 2008, il y a eu une crise d’endettement généralisé et, aujourd’hui, dans le monde, la dette de tous les agents économiques mondiaux a augmenté de plus 50 % ! À la crise d’endettement, on a répondu par encore plus de dettes. Or, l’inflation, c’est un vol de tout le monde, puisque toutes les créances sont réduites, les emprunteurs sont déliés de leurs engagements réels, mais les prêteurs sont spoliés d’une partie de leurs avoirs. La deuxième solution consiste à rembourser les dettes. Mais il est absolument impossible de concilier une croissance économique, toujours plus faible depuis une vingtaine d’années, avec le remboursement de la dette. Un prélèvement sur la richesse créée au bénéfice des créanciers entraîne et entraînera une stagnation de la croissance que l’on éprouve déjà depuis 2008 et qui, si l'on observe bien, est refusée dans le monde entier. En effet, dans ce type de stagnation, les écarts de situations entre pays, entre métropoles, entre particuliers et entre entreprises ne cessent de s’agrandir par un effet, bien connu des économistes, d’agrégation ou de concentration de l’activité. Cette situation alimente les tensions sociales et politiques qui ne cessent de s’accumuler. Un seul pays a réussi à maintenir une stagnation pendant des dizaines d’années, c’est le Japon. Mais l’acceptation japonaise est certainement liée à une grande homogénéité de la population et un grand esprit de soumission à l’ordre social. C’est vraiment un cas particulier. »
Il fait une différence entre les dettes publiques et les dettes privées, car lorsque le gouvernement demande aux bailleurs de faire cadeau d’un ou deux mois de loyer aux restaurateurs, on entend les bailleurs alléguer qu’ils ont des crédits à rembourser ou qu’ils ont besoin de cet argent pour leur retraite. Donc, on comprend bien que c’est une chaîne. Or, dans le jeu des chaises musicales, on tourne autour des chaises, on en retire une, on arrête la musique, et il y en a toujours un qui est éliminé. Ne risque-t-on pas de retrouver cette situation ? Hubert Rodarie explique que « la dette publique est un crédit qui est donné à la puissance publique, c’est-à-dire à tous les contribuables, et, quand vous recevez de la monnaie en échange de votre travail, vous vous dessaisissez d’un bien réel et vous recevez un instrument qui est un instrument de crédit. Vous faites crédit à votre acheteur parce qu’il vous remet ce moyen de paiement, dans l’espoir que lorsque vous achèterez autre chose, on accepte cet argent sans dévalorisation. Donc, la monnaie, comme l’emprunt public, c’est un crédit que se donnent les contribuables à eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle on n’a aucune limite dans la création de ce crédit tant que la confiance demeure, car la monnaie fiduciaire se crée à partir de rien. Depuis 2015, en Europe, la dette publique est rachetée par l’État, puisque la Banque Centrale n’est qu’une expression de l’État. La BCE émet à la place de la monnaie. Cela vous montre l’équivalence. Personne ne se plaint lorsque l’on émet de la monnaie, mais tout est fait pour que l’on s’inquiète de la souscription de dettes. Pourquoi existe-t-il alors des dettes publiques ? En fait, on a donné des formes différentes car les concepteurs du dispositif de gestion de la monnaie, dans les années 1960 et 1970, avaient considéré comme néfaste l’émission de monnaie pour financer des déficits publics, ce que l’on appelle le financement par la planche à billets. Il fut un temps en France où, en cas de déficit, c'était la Banque de France qui émettait de la monnaie avec laquelle l’État payait son excédent de dépense sur ses recettes. Mais depuis les années 1970, les grands argentiers ont considéré que c’était une situation qu’il fallait éviter car elle était inflationniste et, en plus, cette émission de monnaie était soumise au pouvoir discrétionnaire des politiques et, à cette époque, on disait que les politiques faisaient n’importe quoi… Pour rendre les décideurs raisonnables, on a dit que chaque fois qu’il y avait un déficit public, il fallait emprunter car, après, il fallait payer des intérêts et le montant des intérêts serait une contrainte sur le poids des autres dépenses publiques. C’était un système de gestion de l’émission monétaire conçu pour provoquer une réaction. Aujourd’hui, on s’aperçoit que le dispositif de gestion de la création monétaire n’a pas fonctionné. Si la création monétaire a été contrainte du côté des États, elle ne l’a pas été du côté des banques, car la création monétaire est le fait des banques quand elles émettent un crédit. Le système de régulation de la création monétaire par les banques a été mal conçu. Il a fallu une quarantaine d’années pour le vérifier. Mais, depuis 2008, on sait que le système de création monétaire par les banques n’est pas pertinent, ce qui entraîne régulièrement des crises d’endettement privé, qui est ensuite repris par la puissance publique qui voit sa dette publique augmenter. Conséquence : il faut arrêter de créer de la monnaie n’importe comment pour arrêter d’émettre des dettes sans limites. »
En conclusion, il insiste sur la nécessité d’effacer les dettes publiques, à condition de repartir vertueusement : « C’est un point clé de mon livre. L’effacement des dettes n’a de sens que s'il s’accompagne d’une volonté de transformer notre organisation économique, bâtie depuis une quarantaine d’années, pour casser cette tendance à la croissance incessante des dettes. Il faut faire disparaître les déséquilibres structurels qui les ont alimentés. Pour cela, il faut déconcentrer les activités industrielles et les faire revenir dans nos pays occidentaux et, pour cela, il faut réintroduire dans la justification des échanges des considérations non seulement économiques comme aujourd’hui, mais prendre en compte des critères d’investissement responsable, comme les circuits courts, la réduction des chaînes de valeur, l’économie, etc. Il faut aussi redonner au système monétaire international un vrai rôle d’autorégulation. Aujourd’hui, les changes sont quasi fixes et les conséquences des moyens utilisés pour cette fixation des changes facilitent le recours à l’endettement et à l’empilement des dettes. Donc, il faut rétablir des équilibres internationaux pour avoir une chance de réintroduire une capacité de croissance qui est présente et qui ne demande qu’à se traduire dans les faits. »
« Effacer les dettes publiques. C’est possible et c’est nécessaire » d’Hubert Rodarie est publié chez MA Éditions.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.